Chapitre XXVIII. Le seuil de Rome
Au commencement de 1838, Edmond revint à Monte-Cristo. Le yacht apportait des provisions, des livres et les dernières lettres de Gênes. Jacopo débarqua avant lui pour examiner les amarres et la réserve d’eau. Pietro l’accompagnait ; il connaissait désormais chaque caisse du bord et savait laquelle ne devait pas être chargée sous la pluie.
À Florence, le vicomte Albert de Morcerf et le baron Franz d’Épinay avaient décidé de passer le carnaval à Rome. Edmond n’avait encore rencontré ni l’un ni l’autre. Harcourt lui avait seulement écrit qu’ils se préparaient à partir : la nouvelle tenait en deux lignes, au milieu d’une lettre sur les maisons romaines.
La lumière du matin découvrit la poussière sur les meubles et une fente nouvelle dans le seuil. Edmond fit ouvrir les fenêtres ; Jacopo demanda aux hommes de balayer avant de porter les malles. Il ne voulait pas retrouver le sable de la crique dans les draps.
Edmond posa trois dossiers sur la table. Dans celui de Danglars, l’avis de saisie de Bellandi et l’offre de crédit conduisaient jusqu’à la banque, pas jusqu’à la fausse dépêche de Vassallo. Le reçu d’El-Kobbir établissait le nom de Fernand ; Haydée en gardait l’original et déciderait seule si elle en ferait usage. Quant à Villefort, la réponse du colonel prouvait seulement que le nom du comte lui avait été signalé.
Edmond inscrivit la provenance de chaque pièce. Le dossier de Haydée resta fermé ; il n’en tira ni copie ni extrait.
La lettre de Mme Vernet arriva dans l’après-midi. Haydée y annonçait qu’elle avait choisi de le rejoindre à Rome avant le carnaval. Elle voulait savoir quelles chambres étaient libres dans la maison qu’il avait louée ; elle comptait en retenir une pour elle et Mme Vernet, avec une serrure dont elle garderait la clef. Elle ne précisait pas combien de temps elles y resteraient.
Edmond répondit qu’il leur réserverait les pièces donnant sur la cour, et que personne n’y entrerait sans leur accord. Il signa de son nom entier.
Jacopo le trouva encore à son bureau. Il s’assit sur la caisse qu’on n’avait pas chargée.
« Tout est prêt, dit-il. Le yacht peut partir demain.
— Vous repartirez avec nous ?
— Jusqu’à Rome. Après, je verrai. »
Edmond posa la plume.
« Vous aviez dit que vous pourriez partir sans dette.
— Je le peux. Je reste jusqu’à Rome parce que le yacht a encore besoin de moi. Il y a deux cordages à changer et un homme à remplacer. »
Il se leva et prit un morceau de pain sur la table.
« Quand j’aurai réglé cela, je déciderai où aller. »
Edmond posa près de lui le plan des cordages à remplacer. Ils convinrent de l’ordre des réparations, puis il donna l’ordre d’appareiller à la marée du matin.
La nuit, il monta au-dessus de la crique. À l’horizon, aucune voile n’était visible. Il pensa à Marseille, non à la prison, mais à son père montant l’escalier de leur maison en s’arrêtant pour reprendre son souffle. Edmond n’avait pas su voir sa fatigue alors. La mer s’assombrissait ; il redescendit avant que le sentier fût impraticable.
Ali l’attendait à l’entrée des pièces préparées pour recevoir les voyageurs. Il avait allumé les lampes et déplacé un siège hors du courant d’air. Edmond regarda la table, les armes et les tapis. Tout était prêt pour un homme dont personne ne connaissait encore le visage.
« Si quelqu’un demande qui habite ici, on lui répondra : Simbad le Marin. »
Ali inclina la tête. Le lendemain, il reprit la mer avec Edmond et Jacopo.
Le yacht toucha Civitavecchia sans incident. Une voiture les conduisit à Rome. Haydée et Mme Vernet étaient arrivées la veille ; elles avaient choisi deux chambres dans la maison retenue par Edmond. Haydée gardait la clef de la sienne attachée à son poignet. Sur la table, elle avait déjà posé ses livres, le coffret restauré et une lettre de Mme Kallergi.
Le commis de l’auberge voisine demanda quel nom inscrire au registre. Edmond écrivit : « Comte de Monte-Cristo ». Ali monta les malles, puis rapporta le courrier qui attendait à la réception.
Harcourt avait joint une carte de la baronne Danglars. Elle disait avoir reçu Lord Wilmore à Paris et souhaitait entendre le comte à son tour, « avant que d’autres ne racontent pour lui ce qu’il pense de son adversaire ». Elle le priait de venir la voir lorsqu’il rentrerait dans la capitale.
Edmond posa la carte dans le dossier Danglars. Haydée lut l’adresse, puis lui rendit le carton.
« Votre nom est le seul qu’elle demande.
— Oui.
— Alors répondez en votre nom. »
Il retourna la carte et écrivit : « Après le carnaval. » La baronne lui ouvrait une porte à Paris ; à Florence, deux voyageurs se mettaient en route vers le carnaval de Rome. Dans la rue, les tambours recommençaient. Edmond rangea la carte sans ajouter le nom d’Haydée.
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