Chapitre XXVI. Le poignard de Vampa
À l’automne 1837, Edmond quitta Rome pour une route qu’il aurait pu faire accompagner de quatre hommes armés. Il n’en prit que deux dans la voiture, outre le cocher et Ali. Haydée resta dans la ville avec Mme Vernet. Le trajet devait durer une journée ; Edmond cherchait à vérifier une relation dont il ne voulait plus laisser l’existence au hasard.
Cette relation avait commencé lors d’un passage antérieur dans la campagne romaine. Un jeune berger lui avait indiqué sa route. Edmond lui avait donné une pièce d’or ; le garçon, qui ne voulait pas recevoir plus qu’il n’avait offert, lui avait remis un poignard dont il avait travaillé le manche. L’échange avait été presque gai. Edmond avait conservé l’arme.
Le berger s’appelait Luigi Vampa.
Depuis, le nom était devenu celui d’un chef de bande. On le prononçait dans les auberges après avoir regardé qui se trouvait près de la porte. Les voyageurs riches payaient des guides qui savaient où ne pas s’arrêter ; les autres se recommandaient à ceux qu’ils craignaient. Edmond avait recueilli plusieurs récits sans en tenir aucun pour un renseignement suffisant.
Le guide qui l’accompagnait jusqu’à la dernière étape se nommait Rocco. Il connaissait un chemin qui évitait le poste de péage et ne posait pas de question sur les hommes qui l’empruntaient. Quand la voiture atteignit une gorge, il demanda au cocher de ralentir.
Une branche coupée barrait la route. Ali la désigna avant que la roue ne la touchât.
Rocco prit les rênes.
« Elle est tombée cette nuit. »
Ali montra la coupe nette du bois.
« Le vent a donc appris à se servir d’une hache », répondit Rocco.
Le cocher n’eut pas le temps de rire. Des hommes sortirent des talus, deux devant les chevaux, d’autres près des portières. Celui qui s’avança le premier demanda aux voyageurs de descendre et de laisser leurs armes dans la voiture.
Edmond ouvrit la portière. Il tenait le poignard dans sa gaine, par le manche.
Vampa le regarda. Il eut un mouvement de surprise, mais ne renvoya pas ses hommes.
« Vous avez gardé cela.
— Vous me l’aviez donné.
— Pour une pièce.
— Et pour le chemin que vous m’aviez indiqué.
Vampa eut un sourire bref.
— Ce jour-là, j’étais berger. Aujourd’hui, mes hommes vous font payer le passage. Les années ont été bonnes pour nous deux, à ce que je vois.
— Je suis venu pour que nous en fixions le prix. »
Le chef tourna la tête vers l’homme qui tenait les chevaux. C’était le signal convenu. Ali tira le rideau de la seconde portière ; les deux gardes cachés dans la voiture sautèrent de l’autre côté, tandis que Rocco appelait les hommes postés derrière le talus. Ils n’étaient pas assez nombreux pour vaincre toute la bande, mais leurs fusils braqués suspendirent les gestes des premiers assaillants. Deux autres hommes tenaient la sortie de la gorge.
« Personne ne tire », dit Edmond.
La surprise dura moins d’une minute. Elle suffit pour que les hommes comprennent que la voiture n’était plus seule. Vampa posa la main sur sa ceinture. Ali avait saisi le poignet de l’homme le plus proche ; il ne le tordit pas, mais l’empêcha de lever son arme.
Edmond sortit de la voiture.
« Déposez votre pistolet. »
Vampa observa ses compagnons. Un des hommes avait baissé son fusil ; un autre gardait le sien levé, les yeux fixés sur Ali.
« Si je le pose, vous le ramassez ?
— Oui.
— Alors j’attendrai que mes hommes fassent de même. »
Edmond ne bougea pas. Les armes descendirent une à une. Vampa décrocha enfin son pistolet et le posa sur la terre. Il parcourut du regard les hommes placés de part et d’autre du chemin, puis s’arrêta sur Rocco, qui tenait toujours les rênes.
« Vous avez amené assez d’hommes pour reprendre un poignard. Vous ne manquez pas de précautions.
— Je n’étais pas certain du nombre que vous amèneriez.
— Moi non plus, quand j’ai vu la voiture. »
Vampa fit signe à ses hommes de garder les fusils baissés, puis désigna les gardes d’Edmond.
« Faites reculer les vôtres. Une arme tenue à deux pas d’un homme l’empêche d’écouter. »
Edmond donna l’ordre. Ses hommes reculèrent sans quitter les fusils des yeux. Ali lâcha le poignet de son prisonnier ; l’homme se rangea près de Vampa.
« Maintenant, dit le chef, expliquez-moi pourquoi vous avez fermé une route pour me demander de l’ouvrir.
— Deux voyageurs à la fois, pas davantage. Ils porteront le signe de ma maison. Vous les laisserez gagner Rome ; je paierai vos hommes pour le trajet et les repas.
— Et qui les conduit jusqu’à mes gens ?
— Le premier voyageur. Il saura à quelle auberge s’arrêter et quel nom demander.
— Il lui faudra une meilleure raison qu’un nom. Les voyageurs armés ne manquent pas dans ces montagnes ; ils ont tous une affaire urgente et personne pour répondre d’eux.
— Il aura une lettre de moi. Vous la garderez si vous en avez besoin pour établir le compte. »
Vampa frotta le manche du poignard avec son pouce.
« Ils garderont leurs armes ?
— Oui.
— Mes hommes aussi. Et je ne leur demanderai pas d’héberger vos voyageurs au-delà d’une nuit, sauf si la route est fermée.
— Cela me convient.
— Vous fixez vite la durée de mes services.
— Je fixe le nombre de voyageurs. Le reste dépendra de ce que vous aurez à faire. »
Vampa regarda le chemin derrière la voiture. Un de ses hommes avait la manche déchirée et serrait une coupure au poignet ; il lui fit signe de s’écarter.
« Si l’un de vos voyageurs me cache quelque chose, qui répondra de lui ?
— Renvoyez-le-moi. Je répondrai de ceux que je vous envoie. En retour, je ne donnerai pas votre nom aux gendarmes.
— Et si je ne peux pas le renvoyer ?
— Faites prévenir ma maison. Vous recevrez le prix du trajet, même s’il s’arrête ici. »
Vampa leva enfin les yeux vers Edmond.
« Vous parlez comme un homme qui tient ses comptes. Je m’attendais à une menace.
— Elle ne vous aurait pas fait baisser votre arme.
— Non. Elle aurait seulement fait rire mes hommes. »
Vampa tira le poignard de la ceinture d’Edmond, en examina le manche, puis le remit dans son étui.
« Envoyez le premier voyageur. Je veux voir votre signe et votre lettre avant de décider pour la suite.
— Vous pourrez les examiner.
— Je les examinerai. Je n’ai pas encore promis de les garder. »
Edmond fit reculer ses hommes. Vampa indiqua à ses compagnons de dégager les chevaux. Les armes restèrent dans les mains de leurs propriétaires. Personne ne s’excusa. Quand la voiture fut assez loin, Ali desserra ses doigts. Une entaille lui barrait la paume, ouverte contre le chien d’un pistolet. Edmond voulut l’examiner ; Ali cacha la main, puis la tendit après l’avoir essuyée sur sa manche.
À Rome, Haydée vit le bandage avant que la voiture eût atteint la maison. Elle posa une bassine près d’Ali et prit le linge propre. Edmond lui raconta l’embuscade et l’accord. Elle ne posa pas de question sur les gendarmes ; elle demanda à Ali s’il pouvait encore fermer la main. Il essaya. Elle défit le bandage et recommença le pansement.
Quelques semaines plus tard, une lettre de Vampa arriva à Rome. Le voyageur que la bande avait laissé passer avait atteint la ville avec sa cargaison. Le chef joignait le reçu d’une dépense avancée par ses hommes pour réparer la roue de la voiture. Edmond fit rembourser la somme par Jacopo, puis rangea le reçu avec le poignard.