Chapitre XV. Les cornues d’Adelmonte
En 1833, les voyageurs regagnèrent la Sicile après avoir passé par Malte. Leurs bagages avaient augmenté de livres et diminué de choses dont ils n’avaient plus besoin. Dans le coffre d’Edmond, l’écrin vert était toujours vide. Haydée avait fait restaurer sa petite boîte ; la fente demeurait visible sous le bois ajouté par Ali.
Taormine les reçut par une pluie si fine qu’on ne la sentait qu’en découvrant ses vêtements mouillés. Adelmonte habitait au-dessus de la ville, dans une maison où les plantes prenaient autant de place que les instruments. Un garçon ouvrit la porte, les conduisit près d’un mur et leur demanda de ne toucher à aucun vase.
L’abbé arriva en s’essuyant les mains à un linge. Il avait passé la soixantaine, portait une soutane qui avait connu plus de reprises que de dimanches et regardait ses visiteurs comme s’ils faisaient partie d’une expérience dont il n’avait pas encore reçu les résultats.
Edmond lui présenta ses respects et prononça le nom de Faria.
Adelmonte cessa d’essuyer ses mains.
« Vous l’avez connu ?
— Il m’a enseigné dans une prison. Les bons jours, il me faisait traduire ; les mauvais, il me renvoyait aux mêmes calculs jusqu’à ce que je trouve l’erreur.
— Je savais qu’il avait disparu. On m’a parlé d’un exil, puis d’une prison. Ceux qui n’ont pas de nouvelles préfèrent parfois en donner deux. »
L’abbé considéra son visiteur, puis le cahier qu’il tenait. Il ne demanda pas le nom de la prison. Edmond ouvrit le livre à une page de calculs. Adelmonte lut, tourna la feuille et découvrit le passage latin inachevé.
« Celle-là, dit-il, n’est pas une faute de mémoire. »
Edmond referma doucement le livre.
La première visite dura moins d’une heure. L’abbé lui montra son jardin, interrogea son savoir sur plusieurs plantes et se moqua de la facilité avec laquelle il en retrouvait les noms sans avoir jamais senti leurs feuilles.
« Vous avez été bien instruit. À présent, il faudrait rencontrer les choses. »
Edmond demanda s’il pouvait revenir. Adelmonte consentit à le recevoir deux matins par semaine, à condition qu’il n’eût pas l’air de prendre possession du laboratoire.
Il revint plus souvent. On lui fit peser, comparer, consigner des résultats qui semblaient se répéter jusqu’au jour où ils ne se répétèrent plus. L’abbé n’appelait jamais un échec une surprise avant d’avoir vérifié que quelqu’un n’avait pas oublié de nettoyer le récipient.
Le garçon qui leur avait ouvert se nommait Paolo. Il travaillait auprès du savant depuis trois ans et espérait pouvoir un jour tenir une officine. Edmond l’avait d’abord pris pour un domestique. Il le trouva un matin penché sur une page grecque, cherchant à déchiffrer le nom d’une plante.
« Vous lisez cela ?
— Quand personne n’est pressé. »
Edmond s’assit et lui expliqua une forme de lettre. Paolo retint la leçon, posa une question plus difficile et oublia de préparer le plateau d’instruments que l’abbé attendait. Adelmonte les trouva tous deux devant le livre.
« Voilà donc pourquoi je parle à des récipients vides depuis un quart d’heure. »
Il ne se fâcha pas, mais le soir même Paolo resta plus tard pour rattraper son travail.
Le lendemain, une servante vint chercher l’abbé. Son maître, un négociant âgé qui logeait dans la ville basse, avait fait un malaise après avoir pris une préparation livrée par le laboratoire. Il respirait avec peine. Le médecin voulait voir ce qui lui avait été donné.
Adelmonte demanda à Paolo le registre. Le garçon fouilla parmi les cahiers, tira le registre et l’ouvrit si brusquement qu’une feuille s’en détacha. Edmond remarqua une trace d’encre encore humide près du nom du malade.
« Venez », dit l’abbé à son visiteur.
Ils descendirent ensemble. Dans la maison du négociant, la famille attendait dans un corridor et s’écartait moins par respect que pour voir si quelqu’un leur apporterait enfin une certitude. Le médecin avait placé le flacon vide près du lit.
Edmond reconnut l’odeur avant d’avoir vu l’étiquette. Il songea à ce qu’il avait lu dans les livres de Faria. Deux symptômes semblaient se rejoindre ; il allait nommer leur cause lorsqu’Adelmonte lui posa la main sur le bras.
« D’abord, ce qu’on a vu. »
Ils interrogèrent la servante. Elle avait reçu un flacon, l’avait placé sur une tablette, puis servi la préparation à l’heure indiquée. Une seconde personne était entrée dans la pièce pour ranger ; elle n’avait pas su que le flacon devait rester séparé des autres. Le négociant avait pris ce qu’on lui apportait, comme il le faisait chaque jour.
Le médecin poursuivit ses soins. L’abbé ne discuta ni ses gestes ni ses décisions devant la famille. Il demanda qu’on lui remît le flacon et annonça qu’il reviendrait.
Dehors, Edmond parla enfin de son hypothèse. Adelmonte l’écouta jusqu’au bout.
« C’est possible.
— Vous croyez donc que...
— J’ai dit possible. Il y a au moins trois choses que nous ignorons, et vous venez de choisir la seule qui vous permette de les expliquer ensemble. »
À la maison, Paolo avait disparu. Son tablier reposait sur une chaise. Dans le registre, l’entrée du matin avait été grattée sous l’encre nouvelle.
Adelmonte lut la ligne, puis referma le cahier.
« Si vous voulez m’aider, dit-il, ne cherchez pas encore un empoisonneur. Trouvez le garçon. »