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Chapitre 01

Le marin sans nom

Disponible Chapitre 1 sur 9 · Récit terminé

Publié le

I. Le marin sans nom

En 1829, Morrel, l’armateur marseillais qui avait voulu confier le commandement du Pharaon à Edmond, retrouva son navire, sa fortune et, avec eux, l’honneur et le goût de vivre. Ce même jour, un bâtiment léger quittait sans bruit la rade sur l’ordre de son nouveau propriétaire, qui avait interdit au capitaine d’appareiller avant le coucher du soleil.

À la barre se tenait Jacopo, le marin maltais qui avait recueilli Edmond après son évasion du château d’If et était devenu son compagnon le plus sûr. Il regardait souvent l’homme assis à l’arrière. Celui-ci paraissait lire, mais il n’avait pas tourné une page depuis une heure. Il portait un habit noir d’une coupe sévère, une cravate haute qui lui cachait presque le menton et ces lunettes bleues dont il s’était déjà servi quelques mois plus tôt pour se donner l’air d’un étranger prudent et bienveillant.

Il avait quitté Marseille sous ce déguisement, et pourtant Marseille ne l’avait pas quitté.

Vers le soir, le soleil descendit derrière les îles ; les maisons blanches du port prirent cette teinte rose pâle qui rend la ville plus douce aux voyageurs et plus cruelle aux exilés. Les fanaux s’allumèrent l’un après l’autre. On entendit, à travers l’eau calme, les appels des matelots, les jurons d’un charretier sur le quai, le bruit lointain d’une chanson provençale.

L’homme aux lunettes bleues se leva.

– Jacopo, mettez doucement le cap sur l’archipel.

– Nous ne sortons donc pas en pleine mer, Excellence ?

– Pas encore.

Jacopo se gratta la tête. C’était, chez lui, le signe d’une réflexion profonde.

– Alors, qu’attendons-nous ?

L’étranger regarda la ville.

– Que Marseille s’endorme.

Le brave marin ne posa plus de question. En quelques semaines, Jacopo avait compris que les secrets de son maître étaient de ceux qu’il fallait respecter même lorsqu’on ne les comprenait pas.

Quand les dernières barques de pêche eurent regagné le port, le yacht mit une chaloupe à l’eau. L’étranger y descendit avec un seul rameur.

– Vous ne m’accompagnez pas, Jacopo.

– Seul, monsieur ?

– Je serai plus en sûreté seul.

– À Marseille ? fit Jacopo, qui trouvait que tout port où l’on ne connaissait personne était dangereux.

– Justement.

Il débarqua au pied d’un escalier désert, dans un quartier éloigné du port, et marcha longtemps sans se retourner. Marseille lui était restée en mémoire avec une netteté douloureuse, mais la ville avait changé. Les enseignes n’étaient plus les mêmes, certains murs avaient été recrépis, et des enfants qu’il n’avait jamais vus jouaient à l’endroit même où, à dix-neuf ans, il avait couru vers la maison de son père. Presque sans le vouloir, il reprit le chemin de la rue de Noailles.

À l’angle de la rue, une vieille marchande disposait ses oranges dans une corbeille, sur une petite table. Son visage ne lui disait rien, mais la façade de la maison derrière son étal, avec son balcon étroit et sa porte à la peinture écaillée, réveilla en lui tant de souvenirs qu’il s’immobilisa. La femme leva les yeux.

– Monsieur désire-t-il quelque chose ?

L’étranger sembla hésiter. Il parlait fort bien le français, mais se donna l’accent chantant d’un Italien qui aurait appris cette langue au gré de ses voyages.

– Je cherche une personne qui habitait autrefois cette rue. Un vieux marin, si je ne me trompe. Dantès.

– Louis Dantès ? demanda-t-elle en posant son orange.

– C’est ce nom-là.

– Vous l’avez connu ?

– Il y a longtemps.

Elle observa plus attentivement cet homme pâle, dont les lunettes dissimulaient une partie du visage.

– Alors vous savez ce qu’il lui est arrivé ?

– Pas précisément.

– Le pauvre homme est mort. Il n’avait plus que son fils, un beau garçon, marin sur le Pharaon. Il devait se marier, disaient les voisins. Puis le garçon a disparu le jour même de son arrivée au port. On a parlé de la police, des bonapartistes, d’un complot, de la prison. Moi, je ne sais pas. Mais le père n’a plus rien mangé après cela.

L’étranger posa une main sur le bord de la petite table. La femme crut qu’il cherchait à garder son équilibre, puis lui demanda :

– Il était seul ?

– Il y avait une jeune fille qui venait souvent, une Catalane de la Réserve. Elle apportait parfois de la soupe, parfois un peu d’argent. Mais que peut une jeune fille contre le chagrin d’un père ?

– Et elle ?

– Elle est mariée, maintenant. Une grande dame, paraît-il. Elle vit à Paris avec son mari, un certain Morcerf. Ils ont un fils, Albert.

L’homme parvint à contenir son trouble.

– A-t-elle été heureuse ?

La vieille haussa les épaules.

– Les riches ont leurs malheurs comme les pauvres, monsieur. Ils les cachent seulement mieux.

Il posa une pièce d’or près de la corbeille.

– Mais, monsieur, je n’ai rien vendu.

– Vous m’avez renseigné. Gardez-la.

Il s’éloigna sans attendre qu’elle le remercie.

La maison de son père se trouvait quelques portes plus loin. Des inconnus y vivaient depuis longtemps. Au premier étage, derrière les vitres poussiéreuses, une jeune mère berçait un enfant. Edmond demeura sur le trottoir d’en face, immobile, jusqu’à ce que la femme eût tiré le rideau.

Les paroles de la marchande donnèrent un visage à ses années d’absence : son père était mort, Mercédès avait épousé Fernand et leur fils, Albert, grandissait à Paris. Edmond songea à la revoir, puis poussa jusqu’aux Catalans. Devant l’ancienne maison de Mercédès, il s’arrêta sans frapper. Son absence avait changé la vie de Mercédès ; il n’avait aucun droit d’y entrer de nouveau.

– Elle a fait ce qu’elle devait faire, murmura-t-il. C’est moi qui suis resté vivant trop longtemps.

Il reprit le chemin du port par les rues désertes. Au bas d’un escalier, un homme l’interpella :

– Monsieur, votre bateau est là ?

Edmond reconnut un ancien matelot du Pharaon, plus âgé et plus corpulent qu’autrefois. L’homme l’examinait avec cette curiosité bienveillante que les gens de mer réservent aux étrangers.

– Vous arrivez de Livourne ?

– De plus loin.

– Vous avez connu le capitaine Leclère ?

– Un peu.

– Brave homme. Il y avait aussi un jeune second, Dantès. Celui-là, si la police ne l’avait pas pris, il aurait fait un fameux capitaine.

– Il est mort, dit Edmond.

Le marin le regarda.

– Vous le saviez ?

Edmond acquiesça.

– Eh bien, Dieu ait son âme, dit le marin.

Edmond s’éloigna.

Lorsqu’il rejoignit la chaloupe, Jacopo n’osa pas parler. Ils regagnèrent le yacht en silence. Jacopo vint à sa rencontre dès qu’Edmond eut posé le pied sur le pont.

– Monsieur, vous avez vu quelqu’un ?

– Oui.

– Un ami ?

– Non.

– Un ennemi ?

Edmond releva les yeux.

– Pas encore.

Dans sa cabine, il trouva la petite malle que Jacopo avait fait rapporter de Marseille à sa demande. Elle contenait les quelques effets retrouvés de son ancienne vie : son habit de marin, la cravate bleue que Mercédès lui avait nouée avant son départ, un foulard passé, une boucle de ceinture, le couteau qu’il portait autrefois et deux lettres. La première était de son père ; la seconde, de Mercédès. Les lettres avaient traversé la misère et les années.

Il les lut une à une.

La lettre de son père était courte. Elle ne contenait ni reproche ni désespoir, mais seulement cette tendresse simple qui rend le malheur plus douloureux parce qu’elle ne réclame rien. La lettre de Mercédès, plus ancienne, évoquait l’avenir qu’ils avaient rêvé ensemble et qu’ils croyaient encore à portée de main. Edmond replia les deux lettres avec soin.

Puis il prit un cahier neuf, ouvrit la première page et écrivit les noms que Caderousse lui avait révélés alors qu’il se faisait passer pour l’abbé Busoni.

Danglars.

Il resta quelque temps devant ce nom, puis écrivit : L’envie qui se déguise en prudence.

Fernand Mondego.

Il ajouta : Le désir qui se donne le droit de voler.

Gérard de Villefort.

Il écrivit : L’ambition qui sacrifie un innocent afin de sauver son avenir.

Enfin, il inscrivit le dernier nom :

Gaspard Caderousse.

Il posa la plume, puis, après une longue hésitation, il écrivit : La lâcheté qui voit le crime et choisit de ne rien faire.

Le cahier resta ouvert devant lui. La mer battait doucement les flancs du yacht. À travers la cloison, on entendait les pas d’un matelot et la voix de Jacopo donnant les ordres du départ.

Edmond prit une seconde feuille.

Sous les noms des coupables, il écrivit ceux qu’il voulait protéger : Mercédès et son fils Albert, Julie Morrel et son mari Emmanuel, ainsi que Maximilien, le frère de Julie.

Il relut la liste avant de murmurer :

– Vous n’aurez rien à craindre de moi. Je ne vous demanderai rien et ne prendrai rien à ceux qui n’ont rien pris.

Il se leva, ouvrit le brasero et y jeta l’habit de marin qu’il avait porté autrefois, ainsi que la vieille cravate bleue que Mercédès lui avait nouée le matin de son départ pour la mer.

Les étoffes se recroquevillèrent dans les flammes.

Il conserva le couteau et les deux lettres ; tout le reste brûla.

Quand Jacopo entra, quelques instants plus tard, il trouva son maître debout devant le feu éteint.

– Nous partons, monsieur ?

– Oui.

– Pour Monte-Cristo ?

Edmond regarda une dernière fois la lumière de Marseille, qui tremblait encore au loin.

– Pour commencer.

Et le yacht, toutes voiles ouvertes, s’éloigna dans la nuit.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Une ellipse à habiter
  2. Repères sur la suite du roman de Dumas
  3. Prologue. Avant les neuf années
  4. I. Le marin sans nom
  5. II. L’île et le masque
  6. III. Le condamné de Tunis
  7. IV. L’enfant de Janina
  8. V. Les papiers de Villefort
  9. VI. Les deux fortunes
  10. VII. La légende de Zaccone
  11. VIII. Le prix de la vengeance
  12. IX. Rome avant Paris

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