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Chapitre 05

Les papiers de Villefort

Disponible Chapitre 5 sur 9 · Récit terminé

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V. Les papiers de Villefort

En 1832, Edmond poursuivait en Corse son enquête sur Villefort, le magistrat qui l’avait fait enfermer au château d’If. Un an plus tôt, il avait libéré Haydée, fille d’Ali Pacha, vendue avec sa mère par Fernand Mondego après la chute de Janina.

Edmond y fit plusieurs séjours sous des noms différents, tantôt en négociant en vin, tantôt en marchand d’huile. Ces affaires lui permettaient d’écouter les hommes dans les auberges, les femmes devant les églises et les vieillards assis devant les maisons. Chacun connaissait une histoire dont la France n’avait jamais entendu parler.

C’est dans une taverne de Bastia qu’il entendit pour la première fois le nom de Bertuccio, un Corse que la police recherchait pour avoir menacé Villefort.

Deux hommes parlaient bas près d’un tonneau. L’un avait un bras en écharpe, l’autre une cicatrice qui lui traversait le menton.

– Bertuccio ? dit le premier. Il ne remettra jamais les pieds dans le pays.

– Il avait une belle-sœur à Rogliano.

– Elle est morte dans l’incendie de la maison. Il ne lui reste plus rien à Rogliano.

– La justice le cherche encore ?

– La justice cherche toujours ceux qu’elle n’a pas pris.

Edmond posa son verre :

– Pour quel crime ?

Les deux hommes échangèrent un regard méfiant. L’un d’eux finit par demander :

– Vous êtes de la police ?

– Je suis italien.

– C’est parfois pire.

Edmond sourit et posa une pièce d’or sur la table.

– Alors considérez que je suis un homme qui aime les histoires.

Le premier glissa la pièce dans sa poche.

– Bertuccio a juré de tuer un procureur du roi. Villefort.

– Pourquoi ?

– Son frère Antoine a été assassiné à Nîmes, au temps des massacres du Midi. Bertuccio a demandé justice à Villefort, alors procureur du roi. Celui-ci a refusé de rechercher les meurtriers et l’a renvoyé comme un chien.

Après un silence, Edmond demanda :

– Et Bertuccio ?

– Il a disparu. Certains disent qu’il a frappé le procureur. D’autres que le procureur a survécu. Dans les deux cas, c’est une mauvaise affaire.

Ce soir-là, Edmond écrivit un nouveau nom dans son cahier, sans l’inscrire parmi les quatre : Bertuccio n’était pas un coupable, mais pouvait le mettre sur la piste de Villefort.

Il fallut plusieurs mois pour retrouver le Corse. Jacopo mit à sa disposition un homme qui avait travaillé aux douanes et connaissait les passeurs du golfe du Lion. Cet homme lui fournit plusieurs pistes et lui signala que Bertuccio devait bientôt partir pour Livourne sous le nom de Berto.

Edmond le fit surveiller, non pour l’arrêter, mais pour savoir comment il se comportait lorsqu’il se croyait seul.

Il apprit que Bertuccio avait longtemps envoyé une part de ses gains à sa belle-sœur Assunta, morte dans l’incendie de la maison de Rogliano. Benedetto, le nourrisson sauvé de Villefort, avait disparu après le drame. Le Corse ignorait ce qu’il était devenu. Il buvait peu, se battait rarement, mais devenait livide dès qu’on prononçait le nom de Villefort. Il gardait toujours un couteau sous son oreiller.

– Voilà un homme qui n’a pas tourné la page, dit Jacopo.

– Il n’en a pas eu l’occasion.

La première lettre parvint à Bertuccio dans une auberge de Livourne. Elle ne portait ni adresse précise ni signature. Elle disait seulement :

On m’a parlé de vous à Bastia. Un homme fortuné cherche un intendant capable de tenir une maison et de ne pas poser de questions sur son maître. Si cette place vous intéresse, rendez-vous mardi à midi à l’auberge de la Cloche, chambre numéro six.

Vous y trouverez de quoi voyager.

Bertuccio brûla la lettre après l’avoir lue et refusa d’abord. Le lendemain, pourtant, il reçut une seconde missive, plus courte :

L’homme qui vous attend souhaite vous entendre avant de vous confier une place.

Il partit.

Dans la chambre numéro six, Edmond l’attendait sous l’apparence d’un négociant génois. La chambre était modestement meublée et le repas était resté intact. Bertuccio entra sans frapper. L’inconnu sourit.

– Vous vouliez me voir ?

– Je voulais savoir si vous étiez l’homme dont on me parle.

– Et que dit-on ?

– Que vous êtes un contrebandier.

– On dit vrai.

– Qu’on peut vous acheter.

– On ment.

– Et que vous haïssez Villefort.

À ce nom, Bertuccio pâlit. Sa main glissa vers son couteau.

– Qui vous a renseigné ?

– Deux hommes qui parlaient de vous dans une taverne de Bastia.

– Ils en savent trop.

– Assez pour m’inciter à vous chercher, pas assez pour me faire croire que je vous connais.

– Est-ce faux ?

Le Corse lâcha lentement son couteau, puis répondit :

– Non.

Edmond quitta son rôle de négociant et le regarda attentivement.

– Votre frère s’appelait-il Antoine ?

– Oui.

– Il est mort à Nîmes.

Bertuccio acquiesça.

– Vous avez suivi Villefort.

Cette fois, Bertuccio recula d’un pas et demanda avec méfiance :

– Vous êtes de la police ?

– Si je l’étais, répondit Edmond, vous seriez déjà arrêté.

Cette réponse finit par le convaincre : Bertuccio s’assit, mais garda son arme à portée de main.

– Que voulez-vous ?

– Entendre votre histoire. Ensuite seulement, vous déciderez si vous souhaitez travailler pour moi.

Le Corse eut un rire bref.

– Vous croyez donc qu’une histoire vaut salaire ?

– Certaines valent davantage.

Bertuccio lui raconta d’abord comment son frère Antoine avait été assassiné à Nîmes, pendant les massacres du Midi, puis comment Villefort, alors procureur du roi, avait refusé d’en rechercher les meurtriers et l’avait renvoyé sans ménagement. Bertuccio revint ensuite sur le serment corse qui l’avait conduit à suivre Villefort jusqu’à Versailles, puis sur cette nuit de septembre où, caché parmi les arbres, il avait attendu Villefort devant la maison d’Auteuil. Edmond l’écouta sans l’interrompre.

Lorsque Bertuccio décrivit Villefort arrivant avec une petite boîte sous le bras, creusant la terre sous les arbres, puis couvrant de terre un enfant qu’il croyait mort, le visage de l’étranger ne bougea pas. Seuls ses doigts, posés sur la table, se refermèrent lentement.

– Vous avez vu l’enfant ?

– Je l’ai entendu. Il vivait.

– Et vous l’avez sauvé.

– Oui.

– Pourquoi ?

Bertuccio le regarda, surpris.

– Je l’avais entendu sous la terre. Je ne pouvais pas remettre le couvercle.

La simplicité de la réponse le frappa. Il leva les yeux.

– Et qu’est-il devenu ?

– Ma belle-sœur l’a élevé. Nous l’avons nommé Benedetto. Je voulais le traiter comme un fils, mais Dieu ne me l’a pas permis.

– Où est-il à présent ?

– Il a fini par mettre le feu à la maison. Assunta y a péri ; lui s’est enfui. Je ne sais pas où il est, ni même s’il est encore vivant.

Il se tut un instant, puis reprit :

– Si vous cherchez à me faire parler contre Villefort, vous perdez votre temps. Je n’ai aucune preuve.

– Vous avez vu.

– Voir n’est pas prouver.

– Et l’enfant ?

– L’enfant est devenu un voleur. Quel juge croirait un voleur face à un procureur ?

Edmond se leva.

– Vous me dites que Villefort a enterré son fils. Vous me dites que ce fils vit et porte le nom de Benedetto. Vous me dites enfin que vous ne savez pas où il est.

– C’est tout ce que je sais.

– C’est beaucoup.

Bertuccio plissa les yeux.

– Qui êtes-vous ?

Après un instant de silence, Edmond répondit :

– Un homme qui a été enterré vivant lui aussi, à sa manière.

Le Corse baissa les yeux, comme s’il venait de reconnaître dans cette phrase une vérité qu’il ne comprenait pas encore.

Le lendemain, Edmond lui proposa le poste : Bertuccio entrerait au service d’un homme dont il ne connaîtrait pas d’abord le nom, administrerait ses affaires, suivrait ses instructions et ne révélerait jamais ce qu’il verrait.

– Vous ne me demandez ni serment ni explication ? demanda Bertuccio.

– Non.

– Pourquoi me choisir ?

– Vous avez longtemps aidé votre belle-sœur. Vous avez aussi sauvé le fils de l’homme que vous haïssez, avant même de savoir qui il était.

Bertuccio serra la mâchoire.

– Je n’ai pas sauvé un homme. J’ai sorti un nourrisson.

– Je le sais.

– Et Villefort ?

– Votre haine vous appartient. Je ne l’achète pas.

Bertuccio entra au service du comte quelques jours plus tard. Edmond avait trouvé en lui l’intendant dont il avait besoin et un témoin direct de ce qui s’était passé à Auteuil. Bertuccio ne tarda pas à comprendre que son maître suivait de près tout ce qui concernait Auteuil et Villefort.

Avant de quitter la Corse, il passa par Rogliano. La maison n’était plus qu’une carcasse noircie. Il resta un moment devant les murs calcinés, puis reprit la route de Livourne.

Edmond ne chercha pas tout de suite à retrouver Benedetto. Il fit rassembler les renseignements sur sa fuite : son signalement, les délits qui lui étaient reprochés, les auberges et les prisons où on l’avait aperçu. Il classa ces éléments dans un dossier et le referma. Il ne reprendrait ses recherches que lorsqu’il aurait une piste le rapprochant de Villefort.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Une ellipse à habiter
  2. Repères sur la suite du roman de Dumas
  3. Prologue. Avant les neuf années
  4. I. Le marin sans nom
  5. II. L’île et le masque
  6. III. Le condamné de Tunis
  7. IV. L’enfant de Janina
  8. V. Les papiers de Villefort
  9. VI. Les deux fortunes
  10. VII. La légende de Zaccone
  11. VIII. Le prix de la vengeance
  12. IX. Rome avant Paris

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