← Le récitLes neuf années de Monte-Cristo

Chapitre 02

L’île et le masque

Disponible Chapitre 2 sur 9 · Récit terminé

Publié le

II. L’île et le masque

À la fin de 1829, Edmond regagna l’île de Monte-Cristo à bord de son yacht, commandé par Jacopo, le marin maltais qui l’avait recueilli au lendemain de son évasion du château d’If. Il avait découvert le trésor quelques mois plus tôt grâce aux indications de l’abbé Faria, son maître au château d’If. Après trois jours de mer, le rocher reparut, aride et sombre, tel qu’il l’avait quitté. La première nuit, Edmond descendit seul jusqu’aux coffres. Il en vérifia le contenu, non par avidité, mais pour savoir exactement de quels moyens il disposait.

– Voilà donc votre royaume ? demanda Jacopo.

Edmond regarda la grotte, puis la mer.

– C’est l’endroit où personne ne peut m’ordonner de rester.

Il s’adressa à un constructeur génois pour acheter un yacht rapide. Le capitaine anglais qui l’avait commandé n’en avait pas encore réglé tout le prix. Edmond paya le bateau bien au-dessus de sa valeur, à condition que le vendeur le lui livre le soir même et taise le nom de l’acheteur.

Puis il fit partir Jacopo pour Livourne.

– Vous demanderez un menuisier, lui dit-il, mais pas le meilleur. Un homme très habile veut être admiré, et l’admiration le rend bavard. Prenez un homme qui aime son ouvrage plus que sa réputation.

– Je comprends, répondit Jacopo.

– Non, vous ne comprenez pas encore. Vous trouverez aussi un cuisinier, deux domestiques, un médecin qui ait voyagé et un prêtre.

Jacopo écarquilla les yeux.

– Un prêtre ?

– Ou quelqu’un qui puisse faire croire à un prêtre qu’on l’attend.

Le marin obéit avec le même sérieux que s’il avait chargé des barils de vin. Il ramena, quelques semaines plus tard, un menuisier piémontais, un cuisinier napolitain ruiné par le jeu, un médecin grec très compétent, mais criblé de dettes, ainsi qu’un vieux sacristain qui ne sut jamais au juste pour qui il travaillait.

Au menuisier, Edmond se présenta comme un riche amateur qui voulait faire aménager une demeure creusée dans le roc ; au médecin, comme un négociant anglais venu acheter des plantes rares. Au sacristain, il fit croire qu’un abbé sicilien, homme de bien, mais d’une santé fragile, viendrait parfois se retirer dans l’île pour y travailler.

– Et votre nom ? demanda un jour le menuisier, qui venait de recevoir la moitié de son salaire en pièces d’or.

– Lequel ?

– Celui que nous devons donner si quelqu’un nous interroge.

– Donnez celui qui vous conviendra.

– Mais il faudra bien que nous donnions tous le même.

– Voilà précisément ce qu’il faut éviter.

Le Piémontais ne posa plus de questions.

Peu à peu, la demeure de Monte-Cristo prit forme. On ne bâtit pas une maison comme une auberge, surtout lorsqu’on veut qu’elle se confonde avec le rocher. Edmond fit garnir une salle basse de tapis d’Orient, de coffres précieux et de lampes d’argent, afin que celui qui y entrerait eût l’impression d’avoir traversé la mer et les siècles. Plus loin, il fit creuser deux petites chambres nues, l’une pour dormir, l’autre pour travailler. Il voulait un luxe capable d’éblouir les visiteurs, mais aussi un espace dépouillé où le souvenir de Faria resterait présent. Dans cette chambre, il disposa une table, quelques livres et un crucifix.

Jacopo l’y surprit un soir.

– C’est pour le prêtre ? demanda-t-il.

– C’est pour moi.

– Vous priez donc, monsieur ?

Edmond prit le crucifix, le regarda et le reposa.

– J’essaie parfois de savoir à qui je dois parler.

Les travaux durèrent près d’une année. Pendant ce temps, le yacht transporta des marchandises plus étranges que les meubles : des perruques, des boîtes de fard, des lunettes, des vêtements italiens, anglais, grecs et turcs, des lettres de recommandation rédigées en diverses langues, des cachets de cire, des registres de comptes et jusqu’à un dentier d’occasion que le dentiste de Florence lui avait vendu en croyant servir un acteur.

Jacopo, qui ne pouvait s’empêcher de rire en voyant son maître essayer un col de chemise anglais trop haut pour lui, finit par demander :

– Monsieur prépare un bal masqué ?

– Plusieurs, répondit Edmond. Il faut seulement que chacun ait son vestiaire.

À Marseille, Edmond avait déjà pris le nom de Simbad pour secourir les Morrel sans qu’ils se crussent redevables envers Edmond Dantès.

Il s’était déjà servi du nom de Busoni à Marseille ; il lui fallait maintenant pouvoir reprendre cette identité sans éveiller les soupçons. Edmond se procura des livres de théologie, apprit quelques expressions siciliennes et s’exerça devant le miroir à adopter la démarche d’un prêtre. Un matin, le vieux sacristain le trouva sous la calotte noire.

– Monsieur l’abbé, le déjeuner est servi.

Edmond se retourna.

– Vous me reconnaissez ?

– Quand vous parlez, oui.

Edmond prit un accent traînant. Le sacristain fit un signe de croix.

– Vous n’êtes pas un homme raisonnable.

– Voilà pourquoi vous resterez.

Lord Wilmore devait être l’opposé de Busoni. Il lui fallait un ennemi, quelqu’un qui pût répandre des histoires à son sujet sans éveiller les soupçons. Jacopo s’étonna qu’Edmond inventât une rivalité.

– Pourquoi vous détesterait-il ?

– Parce que je lui aurais pris une femme.

– Vous ne l’avez fait à personne.

– C’est ce qui rendra l’histoire difficile à vérifier.

Il se composa des favoris roux, ajouta une cicatrice postiche et travailla son accent d’Anglais. Le costume le transformait ; le plus difficile était de ne pas répondre comme Edmond lorsqu’on le provoquait. Il s’exerça jusqu’à ce que le sacristain, qui le connaissait depuis des mois, lui parlât sans hésiter comme à un étranger.

Quand l’île fut enfin aménagée, Edmond réunit Jacopo, le médecin grec et les deux domestiques dans la grande salle.

– Vous recevrez les ordres de plusieurs hommes, leur dit-il. Les uns se présenteront comme un comte, les autres comme un abbé ou un Anglais. Vous ne devrez jamais révéler à l’un ce que vous aurez appris en servant l’autre.

Le Napolitain, qui avait déjà compris qu’il gagnait trop bien sa vie pour se montrer difficile, demanda :

– Et si ces hommes sont les mêmes ?

Edmond le regarda.

– Alors vous aurez la sagesse de ne pas le dire.

Cette réponse suffit. Plus tard, Jacopo aperçut son maître dans la grande salle, immobile devant trois malles ouvertes. Dans la première reposaient les habits de l’abbé ; dans la seconde, ceux de l’Anglais ; dans la troisième, les chemises simples et les foulards d’un marin.

Le brave homme s’arrêta sur le seuil. Il avait connu Edmond lorsqu’il n’était qu’un matelot sans fortune, puis sous les traits du mystérieux héritier de Livourne. Il l’appelait à présent « Excellence », mais ne s’était jamais demandé ce que l’argent avait fait de son compagnon.

– Monsieur, dit-il enfin, lequel êtes-vous ce soir ?

Edmond leva les yeux. Pendant une seconde, Jacopo crut l’avoir blessé.

– Celui qui vous doit la vie, répondit-il.

Le marin hocha la tête, rassuré sans savoir pourquoi. Il n’avait pas compris le reste, mais il avait retrouvé le regard de l’homme tombé de la mer, un matin, entre deux vagues.

La nuit, quand il n’avait plus de travaux à superviser ni de domestiques à commander, Edmond montait au sommet de l’île. Il suivait du regard les routes maritimes, les silhouettes des navires et les étoiles. Il pensait à Faria, à son intelligence enfermée dans une cellule, à son trésor devenu un monde.

– Mon maître, demanda Jacopo un soir, quand verrons-nous Paris ?

– Quand Paris sera prêt à me voir.

– Et quand sera-t-il prêt ?

– Lorsque personne ne saura que je l’attends.

Il redescendit vers la maison éclairée. Au matin, Edmond referma les trois malles et quitta l’île avec Jacopo. Dans les villes où il irait, chacun le connaîtrait sous un nom différent.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Une ellipse à habiter
  2. Repères sur la suite du roman de Dumas
  3. Prologue. Avant les neuf années
  4. I. Le marin sans nom
  5. II. L’île et le masque
  6. III. Le condamné de Tunis
  7. IV. L’enfant de Janina
  8. V. Les papiers de Villefort
  9. VI. Les deux fortunes
  10. VII. La légende de Zaccone
  11. VIII. Le prix de la vengeance
  12. IX. Rome avant Paris

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