IV. L’enfant de Janina
En 1831, Edmond arriva à Constantinople avec Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis qu’il avait sauvé de l’exécution. Libre de partir, Ali avait choisi de rester auprès de lui. Edmond n’était pas venu visiter la ville, parcourir les bazars ou assister aux fêtes du Bosphore, mais pour suivre une rumeur, née presque par hasard d’un mot prononcé dans l’arrière-boutique d’un antiquaire arménien.
Un homme murmura un nom : « Janina. »
Edmond, qui examinait un vieux sabre grec suspendu à un mur, ne broncha pas. Certains noms, jusque-là inconnus de lui, prenaient soudain un sens et lui indiquaient une piste. Janina était de ceux-là.
L’antiquaire discutait avec un négociant levantin de la valeur d’un coffret de nacre. La conversation passa bientôt des familles grecques dispersées après les troubles d’Épire aux trésors perdus et aux femmes vendues.
– Celle-là, reprit le négociant, était la fille d’Ali-Tebelin. Sa beauté égalait celle de sa mère, et son histoire faisait monter son prix.
– La fille du pacha ? demanda l’Arménien.
– Oui. Un officier français les a livrées après la mort du père. Il les a vendues comme on vend du bétail.
Edmond reposa le sabre et posa sa question sur le ton d’un acheteur indifférent :
– Cet officier était-il connu ?
Le Levantin se tourna vers lui.
– Mondego, je crois. Fernand Mondego. Il servait Ali Pacha, puis il a servi la Porte. Ces hommes-là changent de maître comme de chemise.
– Et la jeune fille ?
– Morte, vendue, cachée, que sais-je ? Après tant d’années, on ne sait plus ce qu’elles sont devenues. Mais elle est passée entre les mains d’El-Kobbir, un Arménien. Il tenait des registres comme un notaire.
Edmond acheta le sabre, non parce qu’il le désirait, mais pour clore la conversation sans éveiller les soupçons. Puis il sortit.
Il passa trois semaines à retrouver la trace d’El-Kobbir. À Constantinople, on peut trouver un homme que tout le monde dit introuvable, à condition d’interroger longtemps ceux qui ne savent rien. Edmond visita les marchands de tapis, les agents du port, les hommes chargés d’acheminer les lettres, les médecins qui soignaient les esclaves et les femmes qui les habillaient. Il achetait peu, donnait beaucoup, ne posait jamais de questions, mais semblait retenir chaque réponse.
Enfin, un soir, le médecin grec qu’il avait pris à son service lui indiqua une adresse.
– El-Kobbir est toujours en vie, dit-il. Il habite près de Péra et approvisionne le sérail. Neuf ans plus tôt, après la chute de Janina, Fernand Mondego lui a vendu une jeune Grecque et sa mère, Vasiliki. La mère n’a pas survécu au voyage jusqu’à Constantinople ; la fille, Haydée, est encore chez lui. Il la destine au sérail.
– Son nom ?
– Elle s’appelle Haydée.
Edmond ferma les yeux.
– Vous êtes sûr ?
– En Orient, on n’est jamais sûr de rien, sauf des noms qui font peur. Celui-là effrayait les femmes qui l’entendaient.
Le lendemain, Edmond se présenta chez El-Kobbir.
El-Kobbir était un petit homme gras et parfumé, les doigts si chargés de bagues qu’on eût dit qu’il vendait jusqu’à ses mains. Il reçut l’étranger avec une politesse glacée.
– On m’a dit que vous cherchiez une jeune Grecque.
– On vous a bien dit.
– Il y en a beaucoup.
– Il n’y en a qu’une qui se nomme Haydée.
Le marchand tressaillit.
– Elle sera bientôt au sérail.
– Je le sais.
– Alors vous ne pouvez rien.
– Tout dépend du prix qu’on est prêt à payer.
El-Kobbir eut un sourire indulgent.
– Une fille que le palais a réclamée n’est pas à vendre.
– On les vend une première fois, puis une deuxième, puis une troisième. Les acheteurs, eux, ne changent que de costume.
Le marchand ne répondit pas. Edmond posa sur la table une petite boîte d’or. Elle contenait une pierre verte, taillée avec une simplicité qui rendait sa valeur plus extraordinaire encore.
– Voici le prix de votre silence, dit-il. Je vous paierai ensuite pour les renseignements.
El-Kobbir prit l’émeraude, l’examina, puis la remit dans la boîte et la repoussa vers Edmond.
– Vous êtes un homme dangereux.
– Non. Je suis un homme patient.
Huit jours plus tard, Edmond se présenta dans une maison proche du palais où El-Kobbir devait lui présenter Haydée. Le marchand l’avait gardée chez lui jusqu’au transfert ; le secret ne rendait pas le marché moins honteux.
On fit entrer Haydée sans l’annoncer. À treize ans, elle portait une robe somptueuse et des bracelets, mais cette parure ne parvenait pas à masquer sa fatigue ni la peur qu’elle s’efforçait de contenir. On lui demanda d’abord de chanter, mais elle ne répondit pas. Quand l’un des hommes voulut la voir danser, elle le fixa avec tant de mépris qu’il détourna les yeux. Edmond ne prononça pas son nom.
El-Kobbir, qui avait été prévenu, l’entraîna dans une petite pièce voisine.
– Vous êtes arrivé tard, dit-il. Le palais a donné l’ordre de la transférer.
– Tout dépend de ce que vous appelez tard.
– Vous ne pouvez pas l’emmener comme une servante.
– Je ne l’emmènerai pas comme une servante.
– Alors comment ?
Edmond ouvrit un portefeuille et en tira les documents qu’El-Kobbir avait fini par lui remettre. L’acte de naissance et l’acte de baptême attestaient qu’Haydée était la fille d’Ali Pacha. L’acte de vente attestait que Fernand Mondego avait vendu la fillette et sa mère Vasiliki neuf ans plus tôt, après la chute de Janina ; Vasiliki n’avait pas survécu au voyage. Une quittance signée par El-Kobbir attestait qu’il renonçait au transfert d’Haydée, alors âgée de treize ans, vers le sérail, en échange d’une émeraude qu’il devait remettre au sultan. La première vente avait été conclue par Fernand pour le compte de ce dernier.
– Je veux qu’elle sorte avec ces papiers.
– Ces papiers ne servent à rien.
– À vous, non. À moi, peut-être.
– Et le prix ?
Edmond sortit l’émeraude et la posa sur la table. El-Kobbir s’inclina et fit signe aux gardes d’ouvrir la porte.
Haydée suivit Edmond sans le remercier. Cette réserve le toucha plus qu’un merci ne l’aurait fait. Une fois en voiture, Haydée prit enfin la parole.
– Où m’emmenez-vous ? demanda-t-elle.
– Dans une maison où des femmes qui parlent votre langue vous attendent.
– Pourquoi ?
– Parce que vous en aurez besoin.
Elle le regarda un instant, puis demanda :
– Vous êtes grec ?
– Non.
– Vous connaissez mon père ?
Edmond garda le silence un instant.
– Je connais son histoire.
Elle détourna la tête et ne posa plus de question.
Les premiers mois furent difficiles : Haydée refusait les cadeaux et sortait peu ; la nuit, elle dormait mal et tendait l’oreille aux pas dans le couloir, comme si l’on venait encore la déplacer d’une maison à une autre. Edmond avait fait venir une vieille Romaïque, deux jeunes femmes grecques et un maître de musique. Il lui donna des livres, mais ne la força jamais à les ouvrir.
Un après-midi, Daphné, la vieille Romaïque, trouva Haydée devant la mer. La jeune fille tenait entre ses doigts la clef de sa chambre, qu’elle avait demandée à Edmond la veille.
– Pourquoi as-tu demandé cette clef au comte ? dit Daphné.
Haydée répondit sans quitter la mer des yeux :
– Je veux fermer ma porte quand je dors et l’ouvrir quand je le décide.
– Le comte te l’accordera.
– Il a déjà dit oui. Je voulais l’entendre de lui.
Le soir, elle posa la clef sur la table du comte et lui dit :
– Daphné dit que vous me laisserez la garder.
– C’est votre chambre.
– Et si je pars ?
– Je ne vous retiendrai pas.
Haydée reprit la clef, mais ne partit pas. Dès le lendemain, elle se mit à parcourir le jardin sans demander qu’on l’accompagne.
Un soir d’hiver, elle demanda qu’on prévienne Edmond.
Il la trouva assise près d’une fenêtre. Sur ses genoux reposait un petit châle de soie retrouvé parmi ses affaires.
– On m’a dit que j’étais libre, commença-t-elle.
– Vous l’êtes.
– Si je pars, qui m’empêchera de partir ?
– Personne.
– Et où irais-je ?
Edmond ne répondit pas.
– Je peux fermer ma porte ici, reprit-elle. Je ne sais pas encore où aller ensuite.
Elle leva les yeux vers lui.
– Vous m’avez achetée.
Edmond ne détourna pas les yeux.
– Oui.
– Alors ne dites pas que vous m’avez sauvée.
– Je ne le dirai pas. J’ai payé pour qu’on vous laisse partir. Vous seule pouvez juger mon geste.
– Les mots changent-ils les choses ?
– Pas ceux que je choisirais pour me disculper.
– Alors dites-moi les mots qui me rendront mon père.
Il baissa la tête.
Pour la première fois, Haydée vit le comte de Monte-Cristo vulnérable. Il ne lui offrit ni consolation facile ni promesse mensongère.
– Je ne les connais pas, dit-il.
Ce jour-là, Haydée évoqua Janina : la demeure perchée, les femmes qui entouraient sa mère, les soldats qui approchaient de la demeure et le souterrain où Ali Pacha les avait envoyées. Son récit avançait par bribes ; un geste, une couleur ou un bruit de porte la ramenait soudain au moment de la fuite. Elle raconta ensuite le voyage, la mort de Vasiliki à Constantinople, la tête de son père exposée au-dessus d’une porte et les ventes successives.
Elle ne prononçait jamais le nom de Fernand sans se troubler, et Edmond évitait de l’interroger à son sujet. Il conserva les actes dans un coffret fermé tandis qu’elle commençait à consigner dans un cahier ses souvenirs de Janina, de sa mère et de leur fuite.
Elle apprit le français pour lire les actes elle-même. À la fin de 1831, elle pouvait déchiffrer les premières pages, mais butait encore sur les formules. Daphné l’aidait à vérifier les mots dont elle doutait. Haydée savait que les documents restaient enfermés sous clef.