IX. Rome avant Paris
Au début de 1838, Rome marquait la dernière étape d’Edmond avant son installation à Paris sous le nom de comte de Monte-Cristo. L’année précédente, Franz d’Épinay, jeune aristocrate français et ami d’Albert de Morcerf, le fils de Mercédès et de Fernand, avait fait escale sur l’île de Monte-Cristo. Edmond l’y avait reçu sous le nom de Simbad le Marin ; à Rome, Franz devait retrouver cet hôte mystérieux sans savoir qu’il s’agissait d’Edmond Dantès.
Edmond fit son entrée à Rome en riche voyageur, accompagné d’Haydée, fille d’Ali Pacha qu’il avait libérée à Constantinople, et de deux hommes de confiance. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait choisi de rester libre à ses côtés ; Bertuccio, son intendant corse, lui avait révélé les agissements de Villefort. Edmond loua un appartement aux fenêtres ouvertes sur une cour pavée de vieilles pierres, puis fit venir des chevaux, des domestiques, des caisses de livres et des objets précieux. En moins d’une semaine, les gens du quartier parlèrent de lui.
On disait qu’il était grec, anglais, maltais ou originaire d’Orient. On disait qu’il avait acheté une île, possédait une mine d’argent, avait fait fortune grâce à des trésors et ne dînait jamais deux fois avec les mêmes personnes. On disait surtout qu’il payait sans discuter, ce qui est la première vertu que les villes reconnaissent aux étrangers.
Edmond n’essaya pas de corriger les rumeurs. Le poignard sculpté par Luigi lui rappelait leur première rencontre dans les collines de la Sabine et l’accord conclu plus tard avec l’ancien berger, devenu Vampa. Il n’alla pas chercher le chef des bandits à son arrivée ; il attendit d’avoir une raison de lui rappeler leur accord.
Bertuccio lui avait confirmé que les préparatifs à Paris étaient achevés. À Rome, Edmond fit venir Haydée dans la grande salle.
– Nous partons bientôt pour Paris, lui dit-il.
Haydée garda le silence un instant.
– La France ? Est-ce votre pays ?
– C’est le pays où je suis né, répondit Edmond en regardant les lumières de Rome à travers la fenêtre.
– Ce n’est pas la même chose.
– Non, en effet.
– Pourquoi y retourner, alors ?
– Parce qu’il y a des hommes qui vivent sur ce qu’ils ont pris à d’autres.
Haydée comprit qu’il parlait aussi de Fernand. Elle baissa les yeux, puis demanda :
– Et moi ?
– Vous resterez libre de partir, comme toujours.
– Je ne vous demande pas si je suis libre. Je vous demande si vous voulez que je vienne.
La question le prit au dépourvu, mais il répondit :
– Oui.
Haydée s’inclina.
– Alors je viendrai.
– À une condition, ajouta-t-elle. Avant de partir, je veux mes papiers de voyage et le relevé des sommes que vous avez mises de côté pour moi.
Edmond la regarda. Cette demande le surprit, mais il comprit qu’elle y pensait depuis longtemps.
Le lendemain, Bertuccio apporta un portefeuille, un registre et l’argent déposé auprès d’un négociant grec à Rome. Edmond les posa devant elle.
– Ce compte est à votre nom. Vous pouvez en disposer, que vous partiez à Paris ou que vous restiez ici.
Haydée vérifia les chiffres, puis rangea elle-même les documents.
– Je viendrai à Paris, dit-elle. Ensuite, je déciderai où vivre.
Deux jours avant l’ouverture du carnaval, Edmond retrouva le chef des bandits au Colisée. Peppino, condamné à mort pour avoir fourni des vivres à la bande, devait être exécuté le premier jour du carnaval. Un autre condamné, Andrea Rondolo, attendait lui aussi son tour. Vampa avait déjà choisi une vingtaine d’hommes pour attaquer l’escorte.
– Vous ne le sortirez pas vivant, dit Edmond. Et vous laisserez plusieurs des vôtres sur la place.
– Je ne peux pas le laisser mourir pour m’avoir donné du pain.
– Je vais obtenir que l’exécution soit remise à l’année prochaine. Ensuite, un autre homme organisera son évasion.
– Et si vous échouez ?
– Alors vous ferez ce que vous avez décidé.
Vampa le fixa, puis rengaina son poignard. Edmond remit à un intermédiaire les dix mille écus romains convenus pour obtenir le sursis. Il garda mille autres écus en réserve, au cas où Peppino ne parviendrait pas à s’échapper lors de l’exécution. Il réserva trois places près des fenêtres du café Rospoli, sur la place del Popolo, et convint avec Vampa d’un signal : les fenêtres latérales seraient garnies d’étoffes jaunes ; si la bulle arrivait, on tendrait au milieu une toile blanche marquée d’une croix rouge.
– Si vous le sauvez, dit Vampa, je vous devrai davantage qu’un service.
Edmond connaissait la valeur d’une dette dans la bouche d’un homme qui vivait de promesses et de menaces.
Franz d’Épinay parcourait les ruines avec un guide lorsqu’il aperçut Edmond près d’une arcade, en conversation avec un homme qu’il ne connaissait pas. Il resta à l’écart, trop loin pour entendre leurs paroles, puis repartit sans se montrer.
Le matin du premier jour du carnaval, Franz d’Épinay se présenta chez le comte avec son ami Albert de Morcerf, le fils de Fernand et de Mercédès. Franz reconnut l’homme rencontré sur l’île de Monte-Cristo sous le nom de Simbad ; ils n’en parlèrent pas. Edmond, lui, retrouva dans le visage d’Albert quelque chose de Mercédès. Il se tourna vers Bertuccio pour cacher son trouble.
Albert parlait vite, riait facilement et s’étonnait qu’un homme aussi riche pût se tenir à l’écart. Edmond l’écouta sans l’interroger sur son père. Au déjeuner, il leur proposa d’observer l’exécution depuis une fenêtre de la place del Popolo.
Un homme de Vampa, déguisé en pénitent, apporta au pied de l’échafaud la bulle pontificale qui suspendait l’exécution. Depuis la fenêtre du café Rospoli, Edmond fit hisser le signal convenu : une toile blanche marquée d’une croix rouge. Vampa l’aperçut et retint ses hommes. L’exécution de Peppino fut suspendue jusqu’à l’année suivante. Lorsque l’on conduisit Andrea vers l’échafaud, tous les regards se tournèrent vers lui. Peppino en profita pour échapper à ses gardiens et se fondre dans la foule. Il n’était plus nécessaire de le faire évader.
Durant les sept jours suivants, Albert passa ses journées sur le Corso. Une jeune femme masquée, Teresa, la compagne de Vampa, acceptait ses bouquets et lui souriait en retour sous le regard complice du chef des bandits. Il crut l’avoir séduite. Le huitième jour, Teresa lui donna rendez-vous près de l’église San-Giacomo. Une paysanne l’y attendait. Il la suivit jusqu’à une voiture et s’assit à côté d’elle. À deux cents pas des remparts de Rome, la jeune femme sortit un pistolet et ôta son fichu : c’était Beppo, un membre de la bande déguisé en paysanne. Le cocher se retourna, une arme à la main ; quatre hommes sortirent des fossés. Albert se défendit, mais ils le désarmèrent et le conduisirent aux catacombes de Saint-Sébastien.
Franz accourut chez Edmond avec un billet signé d’Albert, auquel Vampa avait ajouté un post-scriptum réclamant quatre mille écus romains avant six heures du matin et menaçant de tuer Albert à sept heures.
– Je paierai, dit Franz.
– Non. Nous irons le chercher.
– Vous connaissez donc Vampa ?
– Je sais que Vampa tiendra parole. Je n’ai pas organisé l’enlèvement d’Albert.
Le billet de rançon lui rappelait le prix de cette limite : il avait exigé de Vampa qu’il épargne les siens, mais n’avait rien demandé pour les voyageurs qui croiseraient sa route. Albert ne bénéficiait d’aucune promesse.
On frappa. Le messager qui attendait dans la rue refusa d’abord d’entrer. Edmond siffla pour l’appeler ; l’homme finit par monter. C’était Peppino. Il se jeta aux pieds du comte et lui baisa la main.
– Tu n’as pas oublié que je t’ai sauvé la vie, dit Edmond.
– Il y a huit jours, Excellence.
Peppino leur expliqua comment Albert avait été attiré jusqu’à la voiture. Vampa ignorait que le vicomte fût l’ami du comte ; après sa capture, Albert avait demandé qu’on le traitât comme un invité. Edmond emmena Franz. Ali conduisit la voiture ; Peppino leur montra l’entrée des catacombes.
Ils pénétrèrent dans les catacombes sans armes et sans rançon. À l’intérieur, vingt brigands braquèrent leurs fusils sur eux. Vampa se leva à son tour, reconnut Edmond et fit baisser les canons.
– Vous aviez promis de respecter ma personne et les miens, dit le comte.
– Je l’avais promis.
– Cet homme est mon ami.
Vampa baissa les yeux vers le billet de rançon qu’il tenait encore.
– Je ne le savais pas. Il sera libre, et je ne vous demanderai rien.
Il ordonna qu’on conduisît Albert hors des catacombes. Celui-ci était pâle et furieux, mais indemne. Edmond ne lui expliqua pas le pacte conclu autrefois avec Vampa ; il lui tendit simplement la main.
– J’avais imaginé une aventure plus galante, dit Albert en rajustant son col. Je vous dois des remerciements, monsieur le comte.
– Gardez-les, monsieur de Morcerf. Nous reparlerons de tout cela à Paris.
– Laissez-moi plutôt vous rendre la pareille. Venez à Paris ; je vous recevrai à dîner comme il se doit.
Edmond accepta. Avant l’aube, ils regagnèrent Rome. Le lendemain, il organisa le départ et remit à Haydée les papiers de voyage qu’elle avait demandé à emporter. La voiture prit la route de France.
Note finale. Les repères de l’adaptation
Le récit retient pour Haydée quatre ans lors de la chute de Janina, en 1822, treize ans lorsqu’Edmond la délivre, en 1831, et vingt ans à Rome, en 1838. Dumas donne aussi quatre ans à Haydée au moment de la chute de Janina, mais l’acte de vente présenté à la Chambre porte l’an 1247 de l’Hégire (1831-1832), la dit âgée de onze ans et indique qu’elle avait été vendue sept ans auparavant. Le récit fait rencontrer Luigi, le futur Vampa, à Edmond en 1833 ; chez Dumas, le comte affirme connaître le bandit depuis plus de dix ans. Enfin, Ali, dont la langue a déjà été coupée comme dans le roman, recouvre ici sa liberté et choisit de rester auprès d’Edmond, alors que chez Dumas il demeure son esclave.