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Chapitre 07

La légende de Zaccone

Disponible Chapitre 7 sur 9 · Récit terminé

Publié le

VII. La légende de Zaccone

En 1836, Edmond entreprit de donner au comte de Monte-Cristo un passé que les autres pourraient raconter à sa place. Peu auparavant, il avait empêché Danglars, l’ancien comptable du Pharaon devenu banquier, de ruiner Labbé, un petit négociant marseillais incapable de rembourser une créance. Depuis, le banquier cherchait le nom du bienfaiteur qui avait racheté la dette ; Heller, l’intermédiaire suisse qu’Edmond avait chargé d’observer les opérations de Danglars, l’en avait averti.

Pour cette légende, Edmond tira le nom de Zaccone d’un ancien registre de Malte. Il lui inventa un père armateur, une enfance près des chantiers de La Valette, puis des années de guerre en Inde, de captivité en Angleterre et de fuite par la mer. La Grèce et une mine d’argent en Thessalie complétaient le récit. Il emprunta aux marins les détails de la première partie et à ses lectures ceux de la seconde ; chaque fois qu’il attribuait à Zaccone un souvenir réel, il avait l’impression de perdre un peu de lui-même.

– Vous racontez votre vie sous le nom d’un autre, dit Jacopo.

– Je lui donne ce qu’il faut pour qu’on le croie.

– Un marin qui aura connu Marseille vous reconnaîtra.

– Il reconnaîtra une traversée, pas un homme.

Jacopo ne répondit pas. Il ne partageait pas l’idée que l’on puisse découper un passé sans se blesser.

Edmond mit sa légende à l’épreuve à Messine. Il reprit le nom de l’abbé Busoni, sous lequel il avait interrogé Caderousse à Marseille, loua deux pièces derrière une église et organisa chaque matin une distribution d’aumônes, confiée au sacristain : des pièces, des remèdes et parfois du pain. Une veuve de marin vint un jour avec sa fille malade. Busoni fit venir un médecin et paya les soins ; il ne demanda ni leur nom ni la moindre marque de reconnaissance.

Le soir même, un fonctionnaire du port se présenta. Il avait entendu parler du riche comte de Monte-Cristo et cherchait à savoir si la mine de Thessalie existait.

– Vous connaissez le comte ? demanda-t-il.

– Je connais M. Zaccone.

– C’est le même homme ?

– À ce qu’on raconte.

– On dit qu’il a fait fortune aux Indes.

– On raconte beaucoup de choses quand un homme paie ses dettes.

– Et vous, monseigneur, qu’en pensez-vous ?

Busoni referma le registre des aumônes.

– Je pense que le malade de la veuve avait besoin d’un médecin. Pour le reste, interrogez ceux qui ont vu la mine.

Le fonctionnaire repartit sans réponse et avec une histoire de plus à rapporter.

À Londres, Edmond prit les traits de lord Wilmore, l’un de ses pseudonymes, pour discréditer le comte. Il arriva en retard à un dîner de banquiers, protesta contre le vin français et parla du comte comme d’un imposteur. Il prétendit que Monte-Cristo avait volé une femme à un ami, qu’il devait sa fortune à une mine déjà presque épuisée et qu’il s’achetait des témoins dans tous les ports.

– Vous le connaissez donc ? demanda un convive.

– Assez pour le détester.

– Et cette femme ?

– Elle n’a jamais existé.

Le banquier rit. Le lendemain, il répéta l’histoire en supprimant cette dernière phrase.

La nouvelle revint à Edmond trois semaines plus tard, enrichie d’un duel et d’une maîtresse. Il la lut jusqu’au bout, puis la posa près du registre où Busoni avait noté les frais du médecin de la veuve. La même main avait écrit les deux récits. L’un secourait une famille ; l’autre l’exposait à la curiosité des hommes.

Il ne brûla ni l’un ni l’autre. Au début de l’été, une affaire de commerce ramena Edmond sur la route de la Sabine, avec Jacopo à ses côtés. La route serpentait entre les pentes couvertes de chênes ; dans le défilé, le bruit des roues résonnait longtemps après leur passage. Un arbre fraîchement abattu barrait la route. Jacopo ralentit les chevaux et s’apprêtait à descendre lorsqu’une douzaine d’hommes surgirent des taillis, de part et d’autre du chemin. Leur chef s’avança sans hâte, un pistolet à la main. À ses côtés, une femme armée scrutait les voyageurs tandis que les autres surveillaient la voiture.

– Laissez-nous les chevaux, les armes et l’argent, dit le jeune homme. Vous pourrez reprendre votre route ensuite.

– Vous ne prendrez rien, répondit Edmond.

Le chef esquissa un sourire et fit signe à l’un de ses hommes. L’homme s’approcha ; dès qu’il eut saisi les rênes, Edmond abattit sa canne ferrée sur son poignet. Jacopo, descendu de l’autre côté, repoussa un second brigand contre la paroi du défilé. Le chef leva son pistolet ; Edmond détourna le canon avant qu’il ne pût tirer, lui saisit le bras et le maintint contre le flanc de la voiture. La lutte fut brève. Dans l’étroit passage, les hommes ne pouvaient pas tous se ruer sur Edmond en même temps. En voyant leur chef désarmé, ils s’arrêtèrent.

Les chevaux s’agitaient dans leurs harnais. Peu à peu, les brigands baissèrent leurs armes et le silence retomba sur le défilé. Edmond reconnut alors le jeune homme : c’était Luigi, le berger rencontré trois ans plus tôt dans les collines, qui lui avait offert le poignard sculpté qu’il portait encore. Son visage avait changé, mais son regard était resté le même.

– Luigi.

L’autre se raidit.

– Ce nom appartient au berger que j’étais.

Edmond tira de son étui le poignard sculpté que Luigi lui avait donné lors de leur première rencontre. Le jeune homme le contempla un instant, puis un sourire sans joie passa sur ses lèvres.

– Vous l’avez gardé.

– Vous me l’aviez donné.

– Pour que nous soyons quittes.

– Nous le sommes.

Près de Luigi, Teresa, sa compagne et son alliée au sein de la bande, avait baissé son pistolet sans le ranger. Edmond comprit que, pour les hommes, sa parole comptait autant que celle de leur chef. Lorsqu’Edmond demanda à Teresa comment Luigi avait pris la tête de la bande, elle se tourna vers son compagnon et lui laissa la parole. Luigi porta son regard vers les collines qui dominaient la route.

Au printemps qui suivit sa rencontre avec Edmond, Luigi rentrait des pâturages avec Teresa lorsqu’ils entendirent un appel venu d’un ravin. L’homme qu’ils y découvrirent avait reçu une balle à l’épaule et perdu tant de sang qu’il ne pouvait plus se relever. Il s’appelait Cucumetto et fuyait les carabiniers. Teresa ne voulait pas risquer d’attirer les carabiniers jusqu’à la ferme ; Luigi, voyant que le blessé pouvait à peine parler, insista pour le mettre à l’abri. Ils le transportèrent jusqu’à la grange, où Teresa nettoya sa plaie pendant que Luigi montait la garde.

Cucumetto leur promit qu’il ne leur ferait aucun mal. Il partit avant l’aube, lorsque la fièvre se fut calmée. Ils ne le revirent qu’à l’été, lorsqu’il revint avec plusieurs hommes. Luigi gardait les troupeaux sur les hauteurs ; Teresa travaillait près du champ, derrière la ferme. Elle reconnut Cucumetto à sa veste et à la cicatrice qui lui barrait la joue. Il demanda où se trouvait Luigi. Teresa garda le silence. Cucumetto la saisit par le bras et voulut l’entraîner vers les arbres ; elle se dégagea et lui ordonna de partir.

Quand Cucumetto la rattrapa, elle le gifla. L’un des hommes s’interposa entre elle et la ferme. Elle appela Luigi. Depuis la pente, il l’entendit crier, abandonna ses bêtes et courut jusqu’à la maison pour prendre le vieux fusil dont il se servait contre les loups. Lorsqu’il arriva au champ, Teresa se débattait encore, tandis que Cucumetto la retenait d’une main.

– Lâchez-la ! cria Luigi.

Cucumetto se tourna vers lui et porta la main à sa ceinture. Luigi tira avant qu’il ne puisse sortir son arme. La détonation fit s’envoler les oiseaux des arbres voisins. Cucumetto tomba ; libérée, Teresa rejoignit aussitôt Luigi.

Les hommes arrivèrent presque au même instant et trouvèrent leur chef à terre. Le canon du fusil de Luigi fumait encore. Près de lui, Teresa tenait son pistolet. Plusieurs bandits levèrent leurs armes, mais Luigi ne baissa pas son fusil. Il aurait pu s’enfuir par les sentiers qu’il connaissait depuis l’enfance ; il ne voulait pas abandonner Teresa et savait qu’il n’échapperait pas longtemps à toute la bande.

– Votre chef est mort, leur dit-il. Si vous voulez rentrer chez vous, personne ne vous en empêchera. Si vous restez, je peux vous conduire hors de ces collines sans que les carabiniers vous voient.

– Et pourquoi te suivrions-nous ? demanda l’un des hommes en s’avançant.

– Parce que je connais ces chemins. Vous pouvez partir sans moi ; si vous restez, je vous conduirai jusqu’à la plaine.

Teresa se plaça entre Luigi et les hommes, sans chercher à se cacher derrière lui.

– Je pars avec Luigi, dit-elle. Je ne retournerai pas à la ferme.

Le silence se prolongea. La colère des hommes ne retomba pas, mais leurs armes s’abaissèrent une à une. Ils enterrèrent Cucumetto avant la nuit ; à l’aube, Luigi les conduisit par les sentiers de la montagne. Quelques-uns quittèrent la bande en route. Les autres restèrent auprès de lui et, au fil des jours, cessèrent de l’appeler le berger. Le nom de Vampa s’attacha à Luigi sans qu’il eût besoin de le réclamer.

Quand Luigi se tut, personne ne rompit tout de suite le silence. Teresa avait baissé son pistolet ; Edmond comprit qu’elle se tenait auprès de lui par choix.

– Et aujourd’hui, dit Edmond, vous arrêtez les voyageurs pour leur prendre leurs biens.

– Je ne savais pas qui vous étiez. J’ai vu vos chevaux et votre voiture ; je me suis dit qu’un homme aussi riche paierait pour passer.

– Vous le savez maintenant.

Edmond aurait pu les remettre aux carabiniers. Il leur demanda de déposer leurs armes, puis posa sa condition : Luigi et ses hommes ne s’en prendraient jamais à lui ni à ceux qui voyageaient avec lui. Vampa se tourna vers les brigands. Aucun ne protesta.

– Vous avez notre parole, dit-il.

Teresa, qui n’avait pas quitté Edmond des yeux, finit par incliner la tête. Edmond leur rendit leurs fusils, et la bande s’éloigna dans les bois.

Jacopo attendit que les chevaux eussent repris leur allure avant de regarder Edmond.

– Vous ne leur avez demandé que de respecter les vôtres.

– C’est la seule promesse qu’ils puissent me faire.

Jacopo garda le silence. Edmond regarda le chemin s’ouvrir devant la voiture. La route était libre pour eux ; il ne demanda pas ce qu’il adviendrait des voyageurs qui croiseraient la bande après leur passage.

À la fin de l’été, la légende de Zaccone circulait déjà dans les ports sans qu’Edmond eût à l’entretenir.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Une ellipse à habiter
  2. Repères sur la suite du roman de Dumas
  3. Prologue. Avant les neuf années
  4. I. Le marin sans nom
  5. II. L’île et le masque
  6. III. Le condamné de Tunis
  7. IV. L’enfant de Janina
  8. V. Les papiers de Villefort
  9. VI. Les deux fortunes
  10. VII. La légende de Zaccone
  11. VIII. Le prix de la vengeance
  12. IX. Rome avant Paris

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