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Chapitre 08

Le prix de la vengeance

Disponible Chapitre 8 sur 9 · Récit terminé

Publié le

VIII. Le prix de la vengeance

Au début de 1837, Edmond reçut de Paris trois rapports qui auraient pu le pousser à agir plus tôt qu’il ne l’avait prévu. À Monte-Cristo, Haydée, fille d’Ali Pacha, vivait auprès de lui. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait choisi de rester libre à ses côtés. Bertuccio, son intendant corse, s’était juré de tuer Villefort après que le magistrat eut refusé d’enquêter sur le meurtre de son frère Antoine ; il avait ensuite sauvé le fils nouveau-né de Villefort.

Les rapports concernaient les quatre hommes dont Edmond avait inscrit les noms dans son cahier. Danglars, ancien comptable du Pharaon, était devenu banquier ; Fernand, cousin de Mercédès, portait désormais le titre de comte de Morcerf ; Villefort, le magistrat qui avait fait enfermer Edmond, passait pour incorruptible ; Caderousse, voisin des Dantès, s’enfonçait dans le crime après avoir gardé le silence lors de la dénonciation.

– Nous avons assez attendu, dit Bertuccio.

– Pas encore.

– Vous dites cela depuis des années.

– Cette fois, je ne sais pas ce que j’attends.

Il referma le cahier sans laisser à Bertuccio le temps de répondre. Près de six ans s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Haydée. Elle avait appris le français et consigné dans son cahier les souvenirs qu’elle acceptait de lui confier. Les actes originaux, eux, restaient sous clef. Edmond s’était d’abord dit qu’elle devait pouvoir les lire avant de décider elle-même de l’usage qu’elle en ferait. Il n’avait pas remarqué le moment où cette précaution était devenue une décision prise à sa place.

Un peu plus tard, Edmond posa l’ardoise devant Ali et écrivit : « Veux-tu toujours rester auprès de moi ? » Ali relut la question, puis répondit : « Je reste parce que je le veux. Si je change d’avis, je partirai. » Edmond attendit qu’il reprenne l’ardoise avant de poursuivre.

Quelques mois plus tard, lors d’un nouveau séjour à Messine sous l’identité de l’abbé Busoni, la veuve de marin qu’il avait secourue l’année précédente l’attendait avec sa fille. Le propriétaire de leur logement menaçait de les expulser pour des loyers impayés. Elle était venue demander un délai.

– Nous ne pouvons pas payer le loyer aujourd’hui, dit-elle. Je ne lui demande que quelques jours.

– Vous en aurez davantage.

Busoni paya le loyer pour une année et fit appeler un médecin pour l’enfant. La mère voulut s’agenouiller ; il l’en empêcha. La petite, qui n’avait pas compris l’entretien, lui tendit une fleur froissée. Edmond la prit et la glissa entre les pages de son cahier, qu’il emporta sur l’île.

Haydée le trouva près du cahier où il avait inscrit les noms.

– Vous gardez aussi les fleurs ?

– Pas d’ordinaire.

– Celle-ci vous a rappelé quelque chose ?

– Une dette qui m’appartient. Je n’ai pas le droit de la mettre à votre charge.

Elle regarda les quatre noms, puis le coffret fermé dans le cabinet.

– J’ai une demande.

– Je vous écoute.

– Je veux les papiers de mon père. Tous. Je veux les lire moi-même.

– Ils peuvent servir contre Fernand.

– C’est à moi de décider s’ils serviront.

Edmond posa la main sur la clef du coffret, mais ne la tourna pas.

– Si je vous les remets, vous pourrez partir avec.

– Je le sais.

– Vous pourriez aussi les porter à Paris.

– Peut-être. Mais je ne témoignerai pas parce que vous l’aurez décidé.

Il lui remit la clef. Haydée ouvrit le coffret et sortit les actes. Elle lut lentement, s’arrêtant sur les dates, les signatures, les mots qui faisaient d’une enfant une marchandise. Elle ne pleura pas. Lorsqu’elle eut terminé, elle rangea les pièces dans son propre cahier.

– Je veux raconter mon histoire, dit-elle. Mais je choisirai moi-même le moment.

– Vous espérez pourtant que je m’en serve contre Fernand.

Edmond regarda les actes qu’elle venait de reprendre.

– Oui. J’ai voulu faire de votre histoire une preuve contre Fernand.

– Je ne suis pas votre preuve.

– Non.

Elle garda la clef et son cahier. Il ne tenta pas de les lui reprendre.

Cette nuit-là, Edmond entra dans la petite chambre où il avait placé le crucifix de Faria. Il s’assit devant la table. Il essaya de prier, mais aucun mot ne lui vint. À l’aube, il retourna à la bibliothèque et demanda le rapport de Morcerf.

Un agent avait joint au dossier un état des dettes d’Albert et la liste de ses fréquentations. Ces renseignements auraient pu embarrasser le jeune homme, mais n’avaient aucun lien avec les actes de son père. Edmond brûla les notes sur Albert et conserva seulement le rapport concernant Fernand.

Bertuccio se tenait près de la porte.

– Vous épargnez le fils ?

– Je ne lui demande rien.

– Et s’il se met en travers de votre chemin ?

– Alors je verrai ce qu’il fait. Je ne le condamnerai pas d’avance.

Il glissa le rapport dans le dossier de Fernand, sans toucher aux papiers que Haydée venait de reprendre. La fleur de Messine séchait entre les pages du cahier. Edmond la laissa là.

À l’automne 1837, Edmond se rendit à Paris avec Bertuccio pour préparer son installation et organiser sa première apparition sous son nouveau nom. Bertuccio acheta d’abord une maison sur les Champs-Élysées et fit venir des meubles d’Italie, des objets d’Orient de Livourne et des chevaux d’Angleterre.

Puis ils allèrent à Auteuil.

Quand Bertuccio reconnut la maison, il s’arrêta devant la grille.

– Vous connaissez cet endroit ? demanda Edmond.

– Je le connais trop bien.

– Il est à vendre.

– Alors ne l’achetez pas. Ce jardin porte malheur.

– Je sais ce que vous m’avez raconté.

Bertuccio regarda les fenêtres fermées.

– La maison est vide depuis près de vingt ans. Vous êtes-vous renseigné sur la famille de Villefort ?

– Non. Je ne veux pas impliquer sa famille.

– Ignorer leurs noms ne les mettra pas à l’abri de ce que vous préparez.

Edmond ne répondit pas. Il acheta la maison sans demander qui partageait la vie de Villefort. Il se persuada qu’il pouvait viser un homme sans atteindre ceux qui l’entouraient.

Il choisit une maison au jardin paisible, aux pièces d’une élégance un peu passée, et fit aménager une chambre pour rappeler à Villefort la demeure qu’il avait connue près de vingt ans plus tôt.

– Vous lui tendez un piège ? demanda Bertuccio.

– Je veux qu’il reconnaisse le jardin. Ensuite, il saura ce qu’il lui reste à faire.

Bertuccio lui tendit la clef.

– Je vous aiderai à aménager la maison, mais je ne prendrai pas part à ce que vous préparez.

Edmond la glissa dans sa poche.

Bertuccio resta à Paris pour superviser l’installation. Edmond regagna l’île. Vers la fin de 1837, un voilier jeta l’ancre au large. Franz d’Épinay, un jeune aristocrate français, débarqua avec deux matelots dans la chaloupe du voilier. Edmond les reçut sous le nom de Simbad. Il avait préparé une table somptueuse, mais n’ordonna pas aux domestiques de raconter quoi que ce fût. Franz observa les tapis, les coffres, les muets qui répondaient à un signe.

– Vous vivez ici toute l’année ? demanda-t-il.

– Je vis où je peux être tranquille.

– Et vous l’êtes ?

– Pas toujours.

Après le repas, Franz regarda son hôte par-dessus son verre.

– On m’a parlé d’un comte de Monte-Cristo. Je m’attendais à vous trouver plus âgé.

– Les récits vieillissent plus vite que les hommes.

– Vous le connaissez ?

– Je connais son nom.

Edmond fit apporter une cigarette orientale. Franz l’accepta sans savoir ce qu’elle contenait. La nuit s’étira ; la musique, les parfums et le haschisch brouillèrent bientôt ses perceptions. Les murs de la grotte semblaient s’ouvrir sur un palais, puis se refermer autour de lui. Dans cet état, il crut entendre Simbad l’interroger, mais ne sut jamais s’il avait répondu à voix haute.

Au matin, il reprit ses esprits et retrouva ses compagnons auprès de leur hôte silencieux. Il repartit avec le souvenir d’un homme énigmatique, sans se douter que son hôte était Edmond Dantès.

Lorsque la maison fut prête, Bertuccio le rejoignit ; au début de l’année suivante, ils partirent ensemble pour Rome.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Une ellipse à habiter
  2. Repères sur la suite du roman de Dumas
  3. Prologue. Avant les neuf années
  4. I. Le marin sans nom
  5. II. L’île et le masque
  6. III. Le condamné de Tunis
  7. IV. L’enfant de Janina
  8. V. Les papiers de Villefort
  9. VI. Les deux fortunes
  10. VII. La légende de Zaccone
  11. VIII. Le prix de la vengeance
  12. IX. Rome avant Paris

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