VI. Les deux fortunes
En 1833, Edmond commença à faire fructifier le trésor de Faria, son ancien maître au château d’If. Il répartit ses fonds entre plusieurs maisons de commerce de Gênes et de Livourne, puis plaça une partie de sa fortune en lettres de change et ouvrit des crédits sous différents noms. Bertuccio, son intendant corse, veillait sur ses affaires ; c’était lui qui avait sauvé le nouveau-né que Villefort voulait faire disparaître. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait recouvré sa liberté et choisi de rester auprès d’Edmond. Officiellement, le comte de Monte-Cristo ne possédait presque rien.
À l’automne de cette même année, alors qu’il traversait les collines de la Sabine, Edmond perdit la route. Un jeune berger lui indiqua le chemin. Pour le remercier, Edmond lui tendit une pièce d’or. Le garçon l’accepta, puis tira de sa veste un poignard qu’il avait sculpté lui-même.
– Prenez-le. À présent, nous sommes quittes.
Il s’appelait Luigi. Edmond conserva le poignard.
La première fois qu’un employé lui demanda sous quel nom inscrire un dépôt assez important pour renflouer plusieurs maisons de commerce, Edmond répondit :
– Mettez Daldini.
– Il est déjà client ici.
– Alors il sera plus riche qu’il ne le croyait.
L’employé hésita devant le registre. Edmond posa le cachet et la lettre qui rendaient toute objection inutile. Il ne souriait pas ; l’homme comprit qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Jacopo suivait ces transactions avec la méfiance d’un marin.
– Un coffre plein d’or est au moins facile à compter, dit Jacopo. Mais un billet peut brûler, une signature se perdre, un banquier mourir. En quoi est-ce plus sûr ?
– Ce n’est pas plus sûr. C’est plus difficile à saisir d’un seul coup. L’or est réparti dans plusieurs maisons ; si l’une tombe, les autres restent.
Jacopo observa les chiffres sur la table.
– Je préfère encore la mer.
– Moi aussi, parfois.
Le nom de Danglars reparut dans les bulletins de commerce, au bas de lettres de crédit et dans les conversations de négociants. Il gagnait sur les emprunts, les cargaisons et les rumeurs politiques. Edmond ne chercha pas à le rencontrer ; il fit surveiller ses habitudes.
Il fit venir à Gênes un Suisse nommé Heller, de taille moyenne et toujours vêtu de gris. Ses mains tremblaient lorsqu’on parlait de politique, mais cessaient de trembler dès qu’il additionnait une colonne de chiffres.
– Vous connaissez M. Danglars ? demanda Edmond.
– Tout banquier d’Europe le connaît.
– Personnellement ?
– Je l’ai vu deux fois.
– Vous le croyez prudent ? demanda Edmond.
– Il vérifie chaque nouvelle auprès de deux correspondants avant de placer son argent. Il n’est jamais le premier à signer.
– Et s’ils lui donnent la même réponse ?
– Il signe.
– Même s’ils la tiennent de la même source ?
Heller réfléchit.
– Il ne le demande pas toujours.
Edmond lui demanda ensuite un dossier, non sur les crimes de Danglars, mais sur ses habitudes : l’heure à laquelle il recevait les dépêches étrangères, les personnes qu’il voyait le soir, les hommes qu’il consultait lorsqu’une guerre semblait probable et ceux à qui il accordait sans hésiter sa confiance.
Les renseignements lui parvinrent peu à peu. À Francfort, un correspondant suivait les mouvements des titres allemands. À Rome, certains secrétaires se montraient bavards après le souper. À Marseille, un ancien employé d’une maison de commerce lui apprit quelles cargaisons Danglars achetait sous de faux noms.
Chaque nuit, Edmond classait ces papiers. Ali les rangeait selon un ordre établi : les lettres urgentes à droite, les informations douteuses à gauche, les noms qui revenaient trop souvent au centre. Bertuccio, qui comprenait fort bien les hommes mais très peu les chiffres, observait parfois ce silence avec inquiétude.
– Toutes ces feuilles peuvent donc ruiner un homme ?
– Elles le peuvent s’il est déjà compromis.
– Et Danglars ?
– Il croit encore maîtriser le jeu.
La première fois qu’Edmond intervint, ce fut pour empêcher Danglars de dépouiller un homme dont la seule faute avait été de mal évaluer les risques.
Labbé, petit négociant marseillais, avait acheté à crédit une cargaison de blé destinée à l’Espagne. Le navire avait pris du retard et une partie du grain s’était gâtée. Danglars possédait la moitié de la créance et venait d’en exiger le remboursement pour le lendemain. Si Labbé ne réunissait pas la somme à temps, il perdrait son entrepôt et les deux bateaux qu’il avait donnés en garantie.
Heller posa le dossier sur la table.
– Il ne pourra pas payer, dit-il. Danglars a déjà envoyé son homme chez le notaire.
Edmond parcourut le compte : les avances, le prix du blé, les frais du port. Au bas de la page, Labbé avait inscrit les gages de ses trois employés.
– A-t-il falsifié ses livres ou caché la cargaison ?
– Ni l’un ni l’autre. Il l’a fait examiner et a même prévenu ses acheteurs.
– Et Danglars sait tout cela ?
– Il l’a reçu ce matin. Il a maintenu son exigence.
Edmond referma le dossier.
– Faites acheter la créance par la maison de Livourne. Au prix dû, pas un sou de plus. Et que Labbé garde ses navires.
Le lendemain, à Marseille, Labbé se présenta chez le notaire avec les clefs de son entrepôt dans la poche. Il demanda encore trois jours. Le clerc lui tendit un avis venu de Livourne : la créance était réglée et les garanties lui seraient restituées.
– Qui a payé ? demanda Labbé.
Le clerc ne le savait pas. Labbé relut le papier, prit ses clefs et repartit sans remercier personne.
Danglars, lui, avait perdu sa proie.
– Pourquoi l’avoir sauvé ? demanda Heller.
– Il n’avait trompé personne.
– Et Danglars ?
– Je voulais voir ce qu’il ferait en sachant cela.
– Il a maintenu la saisie.
– C’est tout ce que je voulais vérifier.
Edmond rouvrit le dossier, nota la date dans la marge et le rendit à Heller. Il avait obtenu la réponse qu’il cherchait.
Deux jours après, Heller revint de Marseille.
– Danglars a demandé qui avait racheté la créance de Labbé. Il a proposé de payer le double pour le savoir.
– Labbé le sait-il ?
– Non. Il a repris son travail. Il a seulement demandé qu’on le laisse tranquille.
Edmond referma le dossier. Danglars n’avait pas découvert son rival ; il avait seulement remarqué qu’on lui avait retiré une proie.
Quelques jours plus tard, Heller apprit que le banquier faisait rechercher le commis de Livourne qui avait enregistré le paiement. Edmond ordonna de dédommager l’homme et de ne plus passer par cette maison de commerce. Labbé avait gardé ses navires ; Edmond venait de perdre un intermédiaire qu’il utilisait depuis deux ans.
Pendant les mois qui suivirent, Edmond fit parvenir au banquier des renseignements exacts, assez tôt pour lui épargner deux pertes et lui permettre de réaliser un bénéfice à Vienne. Les sources restèrent cachées. Ces bonnes nouvelles, venues d’un correspondant inconnu, renforçaient la confiance de Danglars en son propre jugement et l’encourageaient à prendre davantage de risques.
– Vous l’aidez, dit Heller.
– Je lui apprends à ne plus douter.
Bertuccio posa un doigt sur la liasse.
– Vous pourriez déjà racheter ses créances et les lui réclamer toutes en même temps.
– Alors il accuserait ses créanciers. Je veux qu’il décide lui-même de prendre ce risque.
– Et s’il ne le choisit jamais ?
– Alors j’aurai attendu pour rien.
Bertuccio eut un bref rire.
– Ça, au moins, c’est une réponse.
Edmond classa les comptes de Labbé parmi les affaires closes. Celui de Danglars resta ouvert sur la table. La fortune du banquier était encore intacte ; sa confiance, elle, s’était renforcée.