Avant-propos. Une ellipse à habiter
Ce récit imagine les années laissées dans l’ombre entre l’évasion d’Edmond Dantès et son arrivée à Rome, en 1838, sous le nom de comte de Monte-Cristo. Il s’appuie sur les jalons du roman de Dumas, mais invente les scènes, les dialogues et les événements intermédiaires.
Cette adaptation prend quelques libertés avec les repères du roman original, en particulier pour les trajectoires de Haydée, de Vampa et d’Ali. Les choix retenus sont précisés dans une note finale.
Repères sur la suite du roman de Dumas
Afficher les repères : révélations sur le roman de Dumas
Attention : cette section révèle des événements importants et la fin du roman original.
À Rome, la libération d’Albert ouvre à Edmond les portes de Paris. Haydée y révèle la trahison de Fernand ; Albert rompt avec son père, qui se suicide. Edmond ruine Danglars, tombé aux mains de Vampa après sa fuite à Rome, puis lui rend sa liberté. Benedetto tue Caderousse et se révèle être le fils que Villefort avait voulu faire disparaître à sa naissance. Après la mort de sa femme et de son fils, Villefort perd la raison. Le comte sauve Valentine et permet ses retrouvailles avec Maximilien. À la fin, il quitte l’Europe avec Haydée et laisse à Maximilien ces mots : « attendre et espérer ».
Prologue. Avant les neuf années
Avant de devenir un homme aux noms innombrables, Edmond Dantès fut un jeune marin de Marseille. Il avait dix-neuf ans et la confiance naïve de ceux qui n’ont pas encore appris à se méfier des autres. Le Pharaon, dont il était le second, rentrait à Marseille au mois de février 1815. Son capitaine, Leclère, était mort pendant la traversée ; le patron Morrel, qui connaissait Edmond depuis l’enfance, songeait déjà à lui confier le commandement du navire. Au port l’attendaient son vieux père, pauvre et fier, et Mercédès, la jeune Catalane qu’il devait épouser le lendemain.
Ce bonheur, qui paraissait si simple, offensait trois hommes. Danglars, le comptable du bord, jalousait la confiance que Morrel accordait à Edmond et convoitait la place promise au jeune marin. Fernand Mondego, cousin de Mercédès, l’aimait avec une passion sombre : il préférait la savoir malheureuse plutôt que de la voir heureuse avec Edmond. Caderousse, voisin des Dantès, ne voulait de mal à personne ; mais sa faiblesse, son envie et le vin lui firent accepter le rôle du témoin silencieux.
Pendant l’escale de l’île d’Elbe, le capitaine mourant avait chargé Edmond de remettre un paquet au grand maréchal Bertrand, puis une lettre à un certain Noirtier, à Paris. Edmond avait obéi sans comprendre qu’il se trouvait mêlé à une conspiration politique. Danglars rédigea une dénonciation anonyme : il y présentait le matelot comme l’agent de Bonaparte. Fernand la jeta à la poste ; Caderousse regarda faire.
Le jour même de ses fiançailles, alors que la maison de la Catalane résonnait de musique et baignait dans la lumière, Edmond fut arrêté. Il croyait à un malentendu. Il répondit avec candeur aux questions du substitut du procureur du roi, Gérard de Villefort. Le magistrat fut presque convaincu de son innocence, jusqu’au moment où la lettre révéla le nom de Noirtier. Noirtier était son père, bonapartiste actif, et ce seul document suffisait à ruiner la carrière de Villefort, royaliste par ambition autant que par conviction. Pour sauver sa fortune et son avenir, il brûla la lettre et fit enfermer celui qui l’avait portée.
Edmond fut enfermé au château d’If sans avoir été jugé. À Marseille, son absence pesa lourdement sur les siens. Peu à peu, les autres reprirent leur vie. Danglars s’enrichit grâce aux spéculations et aux occasions que lui offrait l’époque. Caderousse laissa sa conscience s’éteindre peu à peu. Villefort monta dans la magistrature. Les quatre hommes qui, par calcul, par amour, par lâcheté ou par peur, avaient concouru à sa perte crurent que le prisonnier était mort.
Il ne mourut pas.
Durant quatorze années, Edmond passa de la révolte au désespoir, puis du désespoir à une volonté froide. Une nuit, il entendit gratter dans le mur de son cachot. Un autre captif, l’abbé Faria, avait creusé un tunnel et s’était trompé de cellule. Ce vieillard, savant, linguiste, économiste, historien, devint son maître, son ami et presque son père. Il lui enseigna les langues, les sciences, le monde des affaires, la politique et, plus difficilement encore, l’art de lire les hommes. Il rassembla aussi les indices du crime dont Edmond avait été victime. Alors le prisonnier apprit les noms de ceux qui l’avaient trahi ; il les garda en mémoire comme autant de lames fichées dans sa poitrine.
Faria portait un autre secret : le trésor des Spada, caché depuis des siècles dans l’île de Monte-Cristo. Il en avait découvert l’emplacement et transmit à Edmond la carte, l’histoire du trésor et la certitude de son existence. Puis une dernière crise terrassa le vieillard. Quand les gardiens vinrent chercher le corps, Edmond prit sa place dans le linceul. Jeté à la mer dans le sac du mort, il parvint à s’en libérer sous l’eau et gagna la surface.
Le lendemain, des contrebandiers le recueillirent. Parmi eux se trouvait Jacopo, marin loyal et courageux, qui devait demeurer l’un des rares hommes à servir Edmond sans jamais lui demander de révéler ses secrets. Quelques mois plus tard, Edmond aborda l’île de Monte-Cristo et y trouva le trésor. Mais l’or seul ne suffisait pas à transformer sa vie. Il lui donna les moyens de changer d’identité, d’acheter le silence, de secourir ceux qu’il estimait innocents, de s’ouvrir des portes dans les grandes villes d’Europe et de préparer patiemment le jour où ses ennemis devraient répondre de leurs actes.
Il revint pourtant d’abord vers les siens. Sous les traits de l’abbé Busoni, il interrogea Caderousse. Puis, sous l’identité d’un agent de Thomson et French, il veilla de loin sur Morrel. Il ne chercha pas encore à revoir ceux qu’il avait aimés et reprit la mer sans se faire reconnaître. Le jeune Edmond Dantès ne reparut jamais ; à sa place se succédèrent un marin maltais, un banquier anglais, un prêtre italien, un bienfaiteur et, bientôt, le comte de Monte-Cristo.
Les neuf années qui suivirent ne furent ni une attente ni une simple préparation. Edmond y apprit le pouvoir et l’art de la dissimulation ; il chercha aussi à rendre la justice, sans toujours parvenir à la distinguer de la vengeance.
I. Le marin sans nom
En 1829, Morrel, l’armateur marseillais qui avait voulu confier le commandement du Pharaon à Edmond, retrouva son navire, sa fortune et, avec eux, l’honneur et le goût de vivre. Ce même jour, un bâtiment léger quittait sans bruit la rade sur l’ordre de son nouveau propriétaire, qui avait interdit au capitaine d’appareiller avant le coucher du soleil.
À la barre se tenait Jacopo, le marin maltais qui avait recueilli Edmond après son évasion du château d’If et était devenu son compagnon le plus sûr. Il regardait souvent l’homme assis à l’arrière. Celui-ci paraissait lire, mais il n’avait pas tourné une page depuis une heure. Il portait un habit noir d’une coupe sévère, une cravate haute qui lui cachait presque le menton et ces lunettes bleues dont il s’était déjà servi quelques mois plus tôt pour se donner l’air d’un étranger prudent et bienveillant.
Il avait quitté Marseille sous ce déguisement, et pourtant Marseille ne l’avait pas quitté.
Vers le soir, le soleil descendit derrière les îles ; les maisons blanches du port prirent cette teinte rose pâle qui rend la ville plus douce aux voyageurs et plus cruelle aux exilés. Les fanaux s’allumèrent l’un après l’autre. On entendit, à travers l’eau calme, les appels des matelots, les jurons d’un charretier sur le quai, le bruit lointain d’une chanson provençale.
L’homme aux lunettes bleues se leva.
– Jacopo, mettez doucement le cap sur l’archipel.
– Nous ne sortons donc pas en pleine mer, Excellence ?
– Pas encore.
Jacopo se gratta la tête. C’était, chez lui, le signe d’une réflexion profonde.
– Alors, qu’attendons-nous ?
L’étranger regarda la ville.
– Que Marseille s’endorme.
Le brave marin ne posa plus de question. En quelques semaines, Jacopo avait compris que les secrets de son maître étaient de ceux qu’il fallait respecter même lorsqu’on ne les comprenait pas.
Quand les dernières barques de pêche eurent regagné le port, le yacht mit une chaloupe à l’eau. L’étranger y descendit avec un seul rameur.
– Vous ne m’accompagnez pas, Jacopo.
– Seul, monsieur ?
– Je serai plus en sûreté seul.
– À Marseille ? fit Jacopo, qui trouvait que tout port où l’on ne connaissait personne était dangereux.
– Justement.
Il débarqua au pied d’un escalier désert, dans un quartier éloigné du port, et marcha longtemps sans se retourner. Marseille lui était restée en mémoire avec une netteté douloureuse, mais la ville avait changé. Les enseignes n’étaient plus les mêmes, certains murs avaient été recrépis, et des enfants qu’il n’avait jamais vus jouaient à l’endroit même où, à dix-neuf ans, il avait couru vers la maison de son père. Presque sans le vouloir, il reprit le chemin de la rue de Noailles.
À l’angle de la rue, une vieille marchande disposait ses oranges dans une corbeille, sur une petite table. Son visage ne lui disait rien, mais la façade de la maison derrière son étal, avec son balcon étroit et sa porte à la peinture écaillée, réveilla en lui tant de souvenirs qu’il s’immobilisa. La femme leva les yeux.
– Monsieur désire-t-il quelque chose ?
L’étranger sembla hésiter. Il parlait fort bien le français, mais se donna l’accent chantant d’un Italien qui aurait appris cette langue au gré de ses voyages.
– Je cherche une personne qui habitait autrefois cette rue. Un vieux marin, si je ne me trompe. Dantès.
– Louis Dantès ? demanda-t-elle en posant son orange.
– C’est ce nom-là.
– Vous l’avez connu ?
– Il y a longtemps.
Elle observa plus attentivement cet homme pâle, dont les lunettes dissimulaient une partie du visage.
– Alors vous savez ce qu’il lui est arrivé ?
– Pas précisément.
– Le pauvre homme est mort. Il n’avait plus que son fils, un beau garçon, marin sur le Pharaon. Il devait se marier, disaient les voisins. Puis le garçon a disparu le jour même de son arrivée au port. On a parlé de la police, des bonapartistes, d’un complot, de la prison. Moi, je ne sais pas. Mais le père n’a plus rien mangé après cela.
L’étranger posa une main sur le bord de la petite table. La femme crut qu’il cherchait à garder son équilibre, puis lui demanda :
– Il était seul ?
– Il y avait une jeune fille qui venait souvent, une Catalane de la Réserve. Elle apportait parfois de la soupe, parfois un peu d’argent. Mais que peut une jeune fille contre le chagrin d’un père ?
– Et elle ?
– Elle est mariée, maintenant. Une grande dame, paraît-il. Elle vit à Paris avec son mari, un certain Morcerf. Ils ont un fils, Albert.
L’homme parvint à contenir son trouble.
– A-t-elle été heureuse ?
La vieille haussa les épaules.
– Les riches ont leurs malheurs comme les pauvres, monsieur. Ils les cachent seulement mieux.
Il posa une pièce d’or près de la corbeille.
– Mais, monsieur, je n’ai rien vendu.
– Vous m’avez renseigné. Gardez-la.
Il s’éloigna sans attendre qu’elle le remercie.
La maison de son père se trouvait quelques portes plus loin. Des inconnus y vivaient depuis longtemps. Au premier étage, derrière les vitres poussiéreuses, une jeune mère berçait un enfant. Edmond demeura sur le trottoir d’en face, immobile, jusqu’à ce que la femme eût tiré le rideau.
Les paroles de la marchande donnèrent un visage à ses années d’absence : son père était mort, Mercédès avait épousé Fernand et leur fils, Albert, grandissait à Paris. Edmond songea à la revoir, puis poussa jusqu’aux Catalans. Devant l’ancienne maison de Mercédès, il s’arrêta sans frapper. Son absence avait changé la vie de Mercédès ; il n’avait aucun droit d’y entrer de nouveau.
– Elle a fait ce qu’elle devait faire, murmura-t-il. C’est moi qui suis resté vivant trop longtemps.
Il reprit le chemin du port par les rues désertes. Au bas d’un escalier, un homme l’interpella :
– Monsieur, votre bateau est là ?
Edmond reconnut un ancien matelot du Pharaon, plus âgé et plus corpulent qu’autrefois. L’homme l’examinait avec cette curiosité bienveillante que les gens de mer réservent aux étrangers.
– Vous arrivez de Livourne ?
– De plus loin.
– Vous avez connu le capitaine Leclère ?
– Un peu.
– Brave homme. Il y avait aussi un jeune second, Dantès. Celui-là, si la police ne l’avait pas pris, il aurait fait un fameux capitaine.
– Il est mort, dit Edmond.
Le marin le regarda.
– Vous le saviez ?
Edmond acquiesça.
– Eh bien, Dieu ait son âme, dit le marin.
Edmond s’éloigna.
Lorsqu’il rejoignit la chaloupe, Jacopo n’osa pas parler. Ils regagnèrent le yacht en silence. Jacopo vint à sa rencontre dès qu’Edmond eut posé le pied sur le pont.
– Monsieur, vous avez vu quelqu’un ?
– Oui.
– Un ami ?
– Non.
– Un ennemi ?
Edmond releva les yeux.
– Pas encore.
Dans sa cabine, il trouva la petite malle que Jacopo avait fait rapporter de Marseille à sa demande. Elle contenait les quelques effets retrouvés de son ancienne vie : son habit de marin, la cravate bleue que Mercédès lui avait nouée avant son départ, un foulard passé, une boucle de ceinture, le couteau qu’il portait autrefois et deux lettres. La première était de son père ; la seconde, de Mercédès. Les lettres avaient traversé la misère et les années.
Il les lut une à une.
La lettre de son père était courte. Elle ne contenait ni reproche ni désespoir, mais seulement cette tendresse simple qui rend le malheur plus douloureux parce qu’elle ne réclame rien. La lettre de Mercédès, plus ancienne, évoquait l’avenir qu’ils avaient rêvé ensemble et qu’ils croyaient encore à portée de main. Edmond replia les deux lettres avec soin.
Puis il prit un cahier neuf, ouvrit la première page et écrivit les noms que Caderousse lui avait révélés alors qu’il se faisait passer pour l’abbé Busoni.
Danglars.
Il resta quelque temps devant ce nom, puis écrivit : L’envie qui se déguise en prudence.
Fernand Mondego.
Il ajouta : Le désir qui se donne le droit de voler.
Gérard de Villefort.
Il écrivit : L’ambition qui sacrifie un innocent afin de sauver son avenir.
Enfin, il inscrivit le dernier nom :
Gaspard Caderousse.
Il posa la plume, puis, après une longue hésitation, il écrivit : La lâcheté qui voit le crime et choisit de ne rien faire.
Le cahier resta ouvert devant lui. La mer battait doucement les flancs du yacht. À travers la cloison, on entendait les pas d’un matelot et la voix de Jacopo donnant les ordres du départ.
Edmond prit une seconde feuille.
Sous les noms des coupables, il écrivit ceux qu’il voulait protéger : Mercédès et son fils Albert, Julie Morrel et son mari Emmanuel, ainsi que Maximilien, le frère de Julie.
Il relut la liste avant de murmurer :
– Vous n’aurez rien à craindre de moi. Je ne vous demanderai rien et ne prendrai rien à ceux qui n’ont rien pris.
Il se leva, ouvrit le brasero et y jeta l’habit de marin qu’il avait porté autrefois, ainsi que la vieille cravate bleue que Mercédès lui avait nouée le matin de son départ pour la mer.
Les étoffes se recroquevillèrent dans les flammes.
Il conserva le couteau et les deux lettres ; tout le reste brûla.
Quand Jacopo entra, quelques instants plus tard, il trouva son maître debout devant le feu éteint.
– Nous partons, monsieur ?
– Oui.
– Pour Monte-Cristo ?
Edmond regarda une dernière fois la lumière de Marseille, qui tremblait encore au loin.
– Pour commencer.
Et le yacht, toutes voiles ouvertes, s’éloigna dans la nuit.
II. L’île et le masque
À la fin de 1829, Edmond regagna l’île de Monte-Cristo à bord de son yacht, commandé par Jacopo, le marin maltais qui l’avait recueilli au lendemain de son évasion du château d’If. Il avait découvert le trésor quelques mois plus tôt grâce aux indications de l’abbé Faria, son maître au château d’If. Après trois jours de mer, le rocher reparut, aride et sombre, tel qu’il l’avait quitté. La première nuit, Edmond descendit seul jusqu’aux coffres. Il en vérifia le contenu, non par avidité, mais pour savoir exactement de quels moyens il disposait.
– Voilà donc votre royaume ? demanda Jacopo.
Edmond regarda la grotte, puis la mer.
– C’est l’endroit où personne ne peut m’ordonner de rester.
Il s’adressa à un constructeur génois pour acheter un yacht rapide. Le capitaine anglais qui l’avait commandé n’en avait pas encore réglé tout le prix. Edmond paya le bateau bien au-dessus de sa valeur, à condition que le vendeur le lui livre le soir même et taise le nom de l’acheteur.
Puis il fit partir Jacopo pour Livourne.
– Vous demanderez un menuisier, lui dit-il, mais pas le meilleur. Un homme très habile veut être admiré, et l’admiration le rend bavard. Prenez un homme qui aime son ouvrage plus que sa réputation.
– Je comprends, répondit Jacopo.
– Non, vous ne comprenez pas encore. Vous trouverez aussi un cuisinier, deux domestiques, un médecin qui ait voyagé et un prêtre.
Jacopo écarquilla les yeux.
– Un prêtre ?
– Ou quelqu’un qui puisse faire croire à un prêtre qu’on l’attend.
Le marin obéit avec le même sérieux que s’il avait chargé des barils de vin. Il ramena, quelques semaines plus tard, un menuisier piémontais, un cuisinier napolitain ruiné par le jeu, un médecin grec très compétent, mais criblé de dettes, ainsi qu’un vieux sacristain qui ne sut jamais au juste pour qui il travaillait.
Au menuisier, Edmond se présenta comme un riche amateur qui voulait faire aménager une demeure creusée dans le roc ; au médecin, comme un négociant anglais venu acheter des plantes rares. Au sacristain, il fit croire qu’un abbé sicilien, homme de bien, mais d’une santé fragile, viendrait parfois se retirer dans l’île pour y travailler.
– Et votre nom ? demanda un jour le menuisier, qui venait de recevoir la moitié de son salaire en pièces d’or.
– Lequel ?
– Celui que nous devons donner si quelqu’un nous interroge.
– Donnez celui qui vous conviendra.
– Mais il faudra bien que nous donnions tous le même.
– Voilà précisément ce qu’il faut éviter.
Le Piémontais ne posa plus de questions.
Peu à peu, la demeure de Monte-Cristo prit forme. On ne bâtit pas une maison comme une auberge, surtout lorsqu’on veut qu’elle se confonde avec le rocher. Edmond fit garnir une salle basse de tapis d’Orient, de coffres précieux et de lampes d’argent, afin que celui qui y entrerait eût l’impression d’avoir traversé la mer et les siècles. Plus loin, il fit creuser deux petites chambres nues, l’une pour dormir, l’autre pour travailler. Il voulait un luxe capable d’éblouir les visiteurs, mais aussi un espace dépouillé où le souvenir de Faria resterait présent. Dans cette chambre, il disposa une table, quelques livres et un crucifix.
Jacopo l’y surprit un soir.
– C’est pour le prêtre ? demanda-t-il.
– C’est pour moi.
– Vous priez donc, monsieur ?
Edmond prit le crucifix, le regarda et le reposa.
– J’essaie parfois de savoir à qui je dois parler.
Les travaux durèrent près d’une année. Pendant ce temps, le yacht transporta des marchandises plus étranges que les meubles : des perruques, des boîtes de fard, des lunettes, des vêtements italiens, anglais, grecs et turcs, des lettres de recommandation rédigées en diverses langues, des cachets de cire, des registres de comptes et jusqu’à un dentier d’occasion que le dentiste de Florence lui avait vendu en croyant servir un acteur.
Jacopo, qui ne pouvait s’empêcher de rire en voyant son maître essayer un col de chemise anglais trop haut pour lui, finit par demander :
– Monsieur prépare un bal masqué ?
– Plusieurs, répondit Edmond. Il faut seulement que chacun ait son vestiaire.
À Marseille, Edmond avait déjà pris le nom de Simbad pour secourir les Morrel sans qu’ils se crussent redevables envers Edmond Dantès.
Il s’était déjà servi du nom de Busoni à Marseille ; il lui fallait maintenant pouvoir reprendre cette identité sans éveiller les soupçons. Edmond se procura des livres de théologie, apprit quelques expressions siciliennes et s’exerça devant le miroir à adopter la démarche d’un prêtre. Un matin, le vieux sacristain le trouva sous la calotte noire.
– Monsieur l’abbé, le déjeuner est servi.
Edmond se retourna.
– Vous me reconnaissez ?
– Quand vous parlez, oui.
Edmond prit un accent traînant. Le sacristain fit un signe de croix.
– Vous n’êtes pas un homme raisonnable.
– Voilà pourquoi vous resterez.
Lord Wilmore devait être l’opposé de Busoni. Il lui fallait un ennemi, quelqu’un qui pût répandre des histoires à son sujet sans éveiller les soupçons. Jacopo s’étonna qu’Edmond inventât une rivalité.
– Pourquoi vous détesterait-il ?
– Parce que je lui aurais pris une femme.
– Vous ne l’avez fait à personne.
– C’est ce qui rendra l’histoire difficile à vérifier.
Il se composa des favoris roux, ajouta une cicatrice postiche et travailla son accent d’Anglais. Le costume le transformait ; le plus difficile était de ne pas répondre comme Edmond lorsqu’on le provoquait. Il s’exerça jusqu’à ce que le sacristain, qui le connaissait depuis des mois, lui parlât sans hésiter comme à un étranger.
Quand l’île fut enfin aménagée, Edmond réunit Jacopo, le médecin grec et les deux domestiques dans la grande salle.
– Vous recevrez les ordres de plusieurs hommes, leur dit-il. Les uns se présenteront comme un comte, les autres comme un abbé ou un Anglais. Vous ne devrez jamais révéler à l’un ce que vous aurez appris en servant l’autre.
Le Napolitain, qui avait déjà compris qu’il gagnait trop bien sa vie pour se montrer difficile, demanda :
– Et si ces hommes sont les mêmes ?
Edmond le regarda.
– Alors vous aurez la sagesse de ne pas le dire.
Cette réponse suffit. Plus tard, Jacopo aperçut son maître dans la grande salle, immobile devant trois malles ouvertes. Dans la première reposaient les habits de l’abbé ; dans la seconde, ceux de l’Anglais ; dans la troisième, les chemises simples et les foulards d’un marin.
Le brave homme s’arrêta sur le seuil. Il avait connu Edmond lorsqu’il n’était qu’un matelot sans fortune, puis sous les traits du mystérieux héritier de Livourne. Il l’appelait à présent « Excellence », mais ne s’était jamais demandé ce que l’argent avait fait de son compagnon.
– Monsieur, dit-il enfin, lequel êtes-vous ce soir ?
Edmond leva les yeux. Pendant une seconde, Jacopo crut l’avoir blessé.
– Celui qui vous doit la vie, répondit-il.
Le marin hocha la tête, rassuré sans savoir pourquoi. Il n’avait pas compris le reste, mais il avait retrouvé le regard de l’homme tombé de la mer, un matin, entre deux vagues.
La nuit, quand il n’avait plus de travaux à superviser ni de domestiques à commander, Edmond montait au sommet de l’île. Il suivait du regard les routes maritimes, les silhouettes des navires et les étoiles. Il pensait à Faria, à son intelligence enfermée dans une cellule, à son trésor devenu un monde.
– Mon maître, demanda Jacopo un soir, quand verrons-nous Paris ?
– Quand Paris sera prêt à me voir.
– Et quand sera-t-il prêt ?
– Lorsque personne ne saura que je l’attends.
Il redescendit vers la maison éclairée. Au matin, Edmond referma les trois malles et quitta l’île avec Jacopo. Dans les villes où il irait, chacun le connaîtrait sous un nom différent.
III. Le condamné de Tunis
En 1830, le yacht d’Edmond, commandé par Jacopo, son fidèle compagnon depuis l’évasion du château d’If, mouillait depuis deux jours dans le port de Tunis. Vue du large, la ville semblait faite de lumière : ses maisons blanches montaient sur la pente comme une écume immobile ; les palmiers tremblaient au-dessus des terrasses ; les minarets découpaient sur le ciel un dessin tranquille qui promettait au voyageur le repos, la fraîcheur et l’oubli.
Edmond se méfiait des villes trop paisibles.
Vêtu en négociant levantin, Edmond entra dans un café où l’on buvait lentement, jouait gravement et répétait la moindre nouvelle jusqu’à lui donner l’importance d’une affaire d’État.
Ce jour-là, les joueurs ne parlaient que d’un condamné.
– On lui a coupé la langue hier, dit l’un d’eux en avançant un pion.
– Il criait beaucoup ?
– Il ne crie plus.
– Et demain ?
– La main. Après-demain, la tête.
Un vieillard à barbe blanche, qui fumait dans un coin, expliqua à Edmond que l’homme avait rôdé trop près du sérail du bey.
– On l’appelle Ali. C’est un esclave du palais, noir, grand, fort comme deux hommes. Il a osé lever les yeux sur une femme du sérail, comme si un homme de sa condition en avait le droit.
– Le bey est sévère, dit Edmond.
Le vieillard le regarda avec surprise.
– Le bey est le bey.
Edmond quitta le café, mais la réponse lui resta dans l’esprit. Pendant quatorze ans, on lui avait répété, sous d’autres formes : le roi est le roi, le procureur est le procureur, la prison est la prison. Aucun de ceux qui prononçaient ces mots ne se croyait cruel ; ils ne faisaient que rappeler à chacun sa place. Le lendemain, il demanda à voir la prison. Quelques pièces d’or lui valurent les services d’un guide, un marchand de remèdes qui fournissait aux gardes des sirops et du tabac. Il connaissait la prison et ses usages.
Ils traversèrent une cour brûlante. Sous une arcade, Edmond aperçut Ali.
L’homme était attaché à un anneau de fer par une chaîne courte. Un bandage sale entourait sa bouche et son cou. Ses yeux, très grands, très noirs, se fixèrent sur Edmond avec une expression qui n’était ni supplication ni colère. On lui avait déjà arraché la parole ; il se demandait ce que le monde allait encore lui prendre.
– Demain, dit le marchand, ils lui couperont la main droite.
– Pourquoi attendre ?
– Pour que les gens aient le temps de venir.
– Ils paient ?
– Certains donnent une pièce aux gardes pour être mieux placés.
Edmond contempla le condamné. La pensée qui le troublait depuis qu’il avait appris sa condamnation se précisa : un serviteur incapable de révéler ses secrets lui serait utile. Il pouvait encore épargner à Ali le reste du supplice, mais comprenait à présent ce que cette idée révélait de lui-même.
– Cet homme appartient-il encore au bey ?
Le marchand eut un rire bref.
– Avant la tête, oui. Après, il appartiendra à Dieu.
– Et avant demain ?
– Avant demain, il appartient aux gardes, aux bourreaux et à la volonté de Son Altesse.
Edmond ne répondit plus. Il passa l’après-midi à s’informer : le bey s’était emporté, puis était parti chasser. Les gardes avaient reçu l’ordre de poursuivre le supplice, mais personne ne savait si une lettre bien tournée, l’appui d’un favori ou d’un ministre, ou une bourse pleine suffirait à suspendre l’exécution. Après la tombée du jour, il fit appeler le marchand.
– Vous connaissez le secrétaire du grand eunuque ?
– Je le connais assez pour lui vendre des choses dont il ne parle pas.
– Alors vous le connaissez bien.
Le marchand sourit et demanda :
– Que dois-je lui dire ?
– Qu’un étranger riche souhaite acheter le condamné.
– Acheter un homme qui va perdre une main ?
– Un homme qui n’en perdra pas.
Le marchand le regarda avec une inquiétude mêlée d’admiration. Edmond reprit :
– Dites-lui de fixer son prix.
Les négociations durèrent toute la nuit. À minuit, le grand eunuque refusa. À deux heures, son secrétaire fit savoir qu’il pouvait obtenir une suspension. À quatre heures, l’or d’Edmond était déjà passé par trois intermédiaires, mais le marchand revint les mains vides.
– Il faut davantage, dit-il.
– Ce n’est pas l’or qui manque.
– Ce n’est pas l’or qu’il demande.
– Que demande-t-il ?
– Le fusil à deux coups que vous avez rapporté de Gênes. Le bey l’a vu chez le marchand d’armes et le désire depuis hier.
Edmond regarda le marchand et trancha :
– En échange de l’homme ?
– En échange d’Ali.
Le marchand hésita, puis ajouta :
– Je le rachète au bey. Pour le bey, ce ne sera qu’un échange. Pour Ali, rien ne garantit que cette liberté change tout.
Au lever du soleil, le marchand reparut, le visage luisant de sueur et de fatigue.
– C’est fait, dit-il. Le bey accepte l’échange. Il veut son fusil à deux coups. Le condamné sortira par une porte de service, escorté par d’autres gardes.
– Et l’acte ?
Le marchand posa sur la table le document portant le sceau du bey. Edmond le lut, puis le plia.
– Faites porter le fusil au palais.
À l’heure où les premiers curieux se rassemblaient devant la prison, les gardes firent sortir Ali. Il était encore enchaîné, le bandage sale autour de la bouche et du cou, le visage aussi immobile que la veille. Les hommes massés devant la porte se poussèrent pour mieux voir. Mais, contre toute attente, le capitaine des gardes donna un ordre bref ; on détourna le condamné vers une ruelle et l’on referma les battants.
Les protestations éclatèrent, puis s’éteignirent. Privée de spectacle, la foule ne tarda pas à se disperser.
Ali fut conduit dans une cour abandonnée, derrière un entrepôt de grains. Edmond l’y attendait, accompagné de Jacopo.
Edmond fit ôter la chaîne et le bandage. Ali porta immédiatement sa main valide à sa bouche mutilée, puis redressa la tête. Il regarda Edmond.
– J’ai échangé mon fusil contre ta liberté, dit Edmond en arabe. Je ne te mentirai pas sur ce que j’ai fait. Mais dès maintenant, tu es libre. Je n’attends de toi ni gratitude ni confiance.
Ali le regarda sans baisser les yeux tandis qu’Edmond ajoutait :
– On va te soigner. Tu auras un toit et tu ne subiras pas le reste du supplice.
Ali prit la bourse, la posa aux pieds d’Edmond, puis se frappa la poitrine. Il désigna ensuite le yacht, dont on voyait les mâts derrière les toits.
Ému par la scène, Jacopo s’approcha et demanda :
– Il veut embarquer ?
Ali fit un signe de la tête. Edmond ne lui demanda pas si ce signe signifiait le choix, la peur ou la seule issue qu’il voyait. Il fit charger à bord des vêtements propres et des vivres.
À bord, on lui donna une cabine et on lui remit une arme. Il ne mangea presque rien durant deux jours. À Gênes, Edmond lui fit établir des papiers, puis lui remit une bourse et un billet pour rejoindre le port de son choix.
– Tu peux partir, dit-il. Je ne te retiendrai pas.
Ali prit le billet, le lut lentement, puis le posa sur la table. Il demanda une ardoise et y écrivit, d’une main hésitante : Je reste jusqu’à ce que je décide autrement.
Edmond lut la phrase deux fois, puis rendit simplement l’ardoise à Ali.
La troisième nuit, Jacopo trouva Ali assis près de la porte de la cabine d’Edmond.
– Que fais-tu là ? demanda-t-il.
Ali se contenta de regarder vers la porte. Jacopo entra prévenir Edmond :
– Il veille.
– Je n’ai pas besoin de garde.
– Lui, si.
Sans répondre, Edmond prit une couverture et la posa près d’Ali.
Quelques semaines plus tard, alors que le yacht glissait sur une mer presque immobile, Jacopo rejoignit Edmond à l’avant. Ali se tenait à quelques pas, tourné vers l’horizon.
– Tu l’as sauvé, dit Jacopo. Tu l’as aussi choisi parce qu’il ne peut pas parler. C’est bien cela ?
– Oui.
Jacopo tendit l’ardoise à Ali. Celui-ci la prit, la relut, puis hocha la tête.
– Il a choisi de rester, dit Jacopo. Ne change pas ce choix en dette.
Edmond relut l’ardoise, puis répondit :
– Je ferai attention.
IV. L’enfant de Janina
En 1831, Edmond arriva à Constantinople avec Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis qu’il avait sauvé de l’exécution. Libre de partir, Ali avait choisi de rester auprès de lui. Edmond n’était pas venu visiter la ville, parcourir les bazars ou assister aux fêtes du Bosphore, mais pour suivre une rumeur, née presque par hasard d’un mot prononcé dans l’arrière-boutique d’un antiquaire arménien.
Un homme murmura un nom : « Janina. »
Edmond, qui examinait un vieux sabre grec suspendu à un mur, ne broncha pas. Certains noms, jusque-là inconnus de lui, prenaient soudain un sens et lui indiquaient une piste. Janina était de ceux-là.
L’antiquaire discutait avec un négociant levantin de la valeur d’un coffret de nacre. La conversation passa bientôt des familles grecques dispersées après les troubles d’Épire aux trésors perdus et aux femmes vendues.
– Celle-là, reprit le négociant, était la fille d’Ali-Tebelin. Sa beauté égalait celle de sa mère, et son histoire faisait monter son prix.
– La fille du pacha ? demanda l’Arménien.
– Oui. Un officier français les a livrées après la mort du père. Il les a vendues comme on vend du bétail.
Edmond reposa le sabre et posa sa question sur le ton d’un acheteur indifférent :
– Cet officier était-il connu ?
Le Levantin se tourna vers lui.
– Mondego, je crois. Fernand Mondego. Il servait Ali Pacha, puis il a servi la Porte. Ces hommes-là changent de maître comme de chemise.
– Et la jeune fille ?
– Morte, vendue, cachée, que sais-je ? Après tant d’années, on ne sait plus ce qu’elles sont devenues. Mais elle est passée entre les mains d’El-Kobbir, un Arménien. Il tenait des registres comme un notaire.
Edmond acheta le sabre, non parce qu’il le désirait, mais pour clore la conversation sans éveiller les soupçons. Puis il sortit.
Il passa trois semaines à retrouver la trace d’El-Kobbir. À Constantinople, on peut trouver un homme que tout le monde dit introuvable, à condition d’interroger longtemps ceux qui ne savent rien. Edmond visita les marchands de tapis, les agents du port, les hommes chargés d’acheminer les lettres, les médecins qui soignaient les esclaves et les femmes qui les habillaient. Il achetait peu, donnait beaucoup, ne posait jamais de questions, mais semblait retenir chaque réponse.
Enfin, un soir, le médecin grec qu’il avait pris à son service lui indiqua une adresse.
– El-Kobbir est toujours en vie, dit-il. Il habite près de Péra et approvisionne le sérail. Neuf ans plus tôt, après la chute de Janina, Fernand Mondego lui a vendu une jeune Grecque et sa mère, Vasiliki. La mère n’a pas survécu au voyage jusqu’à Constantinople ; la fille, Haydée, est encore chez lui. Il la destine au sérail.
– Son nom ?
– Elle s’appelle Haydée.
Edmond ferma les yeux.
– Vous êtes sûr ?
– En Orient, on n’est jamais sûr de rien, sauf des noms qui font peur. Celui-là effrayait les femmes qui l’entendaient.
Le lendemain, Edmond se présenta chez El-Kobbir.
El-Kobbir était un petit homme gras et parfumé, les doigts si chargés de bagues qu’on eût dit qu’il vendait jusqu’à ses mains. Il reçut l’étranger avec une politesse glacée.
– On m’a dit que vous cherchiez une jeune Grecque.
– On vous a bien dit.
– Il y en a beaucoup.
– Il n’y en a qu’une qui se nomme Haydée.
Le marchand tressaillit.
– Elle sera bientôt au sérail.
– Je le sais.
– Alors vous ne pouvez rien.
– Tout dépend du prix qu’on est prêt à payer.
El-Kobbir eut un sourire indulgent.
– Une fille que le palais a réclamée n’est pas à vendre.
– On les vend une première fois, puis une deuxième, puis une troisième. Les acheteurs, eux, ne changent que de costume.
Le marchand ne répondit pas. Edmond posa sur la table une petite boîte d’or. Elle contenait une pierre verte, taillée avec une simplicité qui rendait sa valeur plus extraordinaire encore.
– Voici le prix de votre silence, dit-il. Je vous paierai ensuite pour les renseignements.
El-Kobbir prit l’émeraude, l’examina, puis la remit dans la boîte et la repoussa vers Edmond.
– Vous êtes un homme dangereux.
– Non. Je suis un homme patient.
Huit jours plus tard, Edmond se présenta dans une maison proche du palais où El-Kobbir devait lui présenter Haydée. Le marchand l’avait gardée chez lui jusqu’au transfert ; le secret ne rendait pas le marché moins honteux.
On fit entrer Haydée sans l’annoncer. À treize ans, elle portait une robe somptueuse et des bracelets, mais cette parure ne parvenait pas à masquer sa fatigue ni la peur qu’elle s’efforçait de contenir. On lui demanda d’abord de chanter, mais elle ne répondit pas. Quand l’un des hommes voulut la voir danser, elle le fixa avec tant de mépris qu’il détourna les yeux. Edmond ne prononça pas son nom.
El-Kobbir, qui avait été prévenu, l’entraîna dans une petite pièce voisine.
– Vous êtes arrivé tard, dit-il. Le palais a donné l’ordre de la transférer.
– Tout dépend de ce que vous appelez tard.
– Vous ne pouvez pas l’emmener comme une servante.
– Je ne l’emmènerai pas comme une servante.
– Alors comment ?
Edmond ouvrit un portefeuille et en tira les documents qu’El-Kobbir avait fini par lui remettre. L’acte de naissance et l’acte de baptême attestaient qu’Haydée était la fille d’Ali Pacha. L’acte de vente attestait que Fernand Mondego avait vendu la fillette et sa mère Vasiliki neuf ans plus tôt, après la chute de Janina ; Vasiliki n’avait pas survécu au voyage. Une quittance signée par El-Kobbir attestait qu’il renonçait au transfert d’Haydée, alors âgée de treize ans, vers le sérail, en échange d’une émeraude qu’il devait remettre au sultan. La première vente avait été conclue par Fernand pour le compte de ce dernier.
– Je veux qu’elle sorte avec ces papiers.
– Ces papiers ne servent à rien.
– À vous, non. À moi, peut-être.
– Et le prix ?
Edmond sortit l’émeraude et la posa sur la table. El-Kobbir s’inclina et fit signe aux gardes d’ouvrir la porte.
Haydée suivit Edmond sans le remercier. Cette réserve le toucha plus qu’un merci ne l’aurait fait. Une fois en voiture, Haydée prit enfin la parole.
– Où m’emmenez-vous ? demanda-t-elle.
– Dans une maison où des femmes qui parlent votre langue vous attendent.
– Pourquoi ?
– Parce que vous en aurez besoin.
Elle le regarda un instant, puis demanda :
– Vous êtes grec ?
– Non.
– Vous connaissez mon père ?
Edmond garda le silence un instant.
– Je connais son histoire.
Elle détourna la tête et ne posa plus de question.
Les premiers mois furent difficiles : Haydée refusait les cadeaux et sortait peu ; la nuit, elle dormait mal et tendait l’oreille aux pas dans le couloir, comme si l’on venait encore la déplacer d’une maison à une autre. Edmond avait fait venir une vieille Romaïque, deux jeunes femmes grecques et un maître de musique. Il lui donna des livres, mais ne la força jamais à les ouvrir.
Un après-midi, Daphné, la vieille Romaïque, trouva Haydée devant la mer. La jeune fille tenait entre ses doigts la clef de sa chambre, qu’elle avait demandée à Edmond la veille.
– Pourquoi as-tu demandé cette clef au comte ? dit Daphné.
Haydée répondit sans quitter la mer des yeux :
– Je veux fermer ma porte quand je dors et l’ouvrir quand je le décide.
– Le comte te l’accordera.
– Il a déjà dit oui. Je voulais l’entendre de lui.
Le soir, elle posa la clef sur la table du comte et lui dit :
– Daphné dit que vous me laisserez la garder.
– C’est votre chambre.
– Et si je pars ?
– Je ne vous retiendrai pas.
Haydée reprit la clef, mais ne partit pas. Dès le lendemain, elle se mit à parcourir le jardin sans demander qu’on l’accompagne.
Un soir d’hiver, elle demanda qu’on prévienne Edmond.
Il la trouva assise près d’une fenêtre. Sur ses genoux reposait un petit châle de soie retrouvé parmi ses affaires.
– On m’a dit que j’étais libre, commença-t-elle.
– Vous l’êtes.
– Si je pars, qui m’empêchera de partir ?
– Personne.
– Et où irais-je ?
Edmond ne répondit pas.
– Je peux fermer ma porte ici, reprit-elle. Je ne sais pas encore où aller ensuite.
Elle leva les yeux vers lui.
– Vous m’avez achetée.
Edmond ne détourna pas les yeux.
– Oui.
– Alors ne dites pas que vous m’avez sauvée.
– Je ne le dirai pas. J’ai payé pour qu’on vous laisse partir. Vous seule pouvez juger mon geste.
– Les mots changent-ils les choses ?
– Pas ceux que je choisirais pour me disculper.
– Alors dites-moi les mots qui me rendront mon père.
Il baissa la tête.
Pour la première fois, Haydée vit le comte de Monte-Cristo vulnérable. Il ne lui offrit ni consolation facile ni promesse mensongère.
– Je ne les connais pas, dit-il.
Ce jour-là, Haydée évoqua Janina : la demeure perchée, les femmes qui entouraient sa mère, les soldats qui approchaient de la demeure et le souterrain où Ali Pacha les avait envoyées. Son récit avançait par bribes ; un geste, une couleur ou un bruit de porte la ramenait soudain au moment de la fuite. Elle raconta ensuite le voyage, la mort de Vasiliki à Constantinople, la tête de son père exposée au-dessus d’une porte et les ventes successives.
Elle ne prononçait jamais le nom de Fernand sans se troubler, et Edmond évitait de l’interroger à son sujet. Il conserva les actes dans un coffret fermé tandis qu’elle commençait à consigner dans un cahier ses souvenirs de Janina, de sa mère et de leur fuite.
Elle apprit le français pour lire les actes elle-même. À la fin de 1831, elle pouvait déchiffrer les premières pages, mais butait encore sur les formules. Daphné l’aidait à vérifier les mots dont elle doutait. Haydée savait que les documents restaient enfermés sous clef.
V. Les papiers de Villefort
En 1832, Edmond poursuivait en Corse son enquête sur Villefort, le magistrat qui l’avait fait enfermer au château d’If. Un an plus tôt, il avait libéré Haydée, fille d’Ali Pacha, vendue avec sa mère par Fernand Mondego après la chute de Janina.
Edmond y fit plusieurs séjours sous des noms différents, tantôt en négociant en vin, tantôt en marchand d’huile. Ces affaires lui permettaient d’écouter les hommes dans les auberges, les femmes devant les églises et les vieillards assis devant les maisons. Chacun connaissait une histoire dont la France n’avait jamais entendu parler.
C’est dans une taverne de Bastia qu’il entendit pour la première fois le nom de Bertuccio, un Corse que la police recherchait pour avoir menacé Villefort.
Deux hommes parlaient bas près d’un tonneau. L’un avait un bras en écharpe, l’autre une cicatrice qui lui traversait le menton.
– Bertuccio ? dit le premier. Il ne remettra jamais les pieds dans le pays.
– Il avait une belle-sœur à Rogliano.
– Elle est morte dans l’incendie de la maison. Il ne lui reste plus rien à Rogliano.
– La justice le cherche encore ?
– La justice cherche toujours ceux qu’elle n’a pas pris.
Edmond posa son verre :
– Pour quel crime ?
Les deux hommes échangèrent un regard méfiant. L’un d’eux finit par demander :
– Vous êtes de la police ?
– Je suis italien.
– C’est parfois pire.
Edmond sourit et posa une pièce d’or sur la table.
– Alors considérez que je suis un homme qui aime les histoires.
Le premier glissa la pièce dans sa poche.
– Bertuccio a juré de tuer un procureur du roi. Villefort.
– Pourquoi ?
– Son frère Antoine a été assassiné à Nîmes, au temps des massacres du Midi. Bertuccio a demandé justice à Villefort, alors procureur du roi. Celui-ci a refusé de rechercher les meurtriers et l’a renvoyé comme un chien.
Après un silence, Edmond demanda :
– Et Bertuccio ?
– Il a disparu. Certains disent qu’il a frappé le procureur. D’autres que le procureur a survécu. Dans les deux cas, c’est une mauvaise affaire.
Ce soir-là, Edmond écrivit un nouveau nom dans son cahier, sans l’inscrire parmi les quatre : Bertuccio n’était pas un coupable, mais pouvait le mettre sur la piste de Villefort.
Il fallut plusieurs mois pour retrouver le Corse. Jacopo mit à sa disposition un homme qui avait travaillé aux douanes et connaissait les passeurs du golfe du Lion. Cet homme lui fournit plusieurs pistes et lui signala que Bertuccio devait bientôt partir pour Livourne sous le nom de Berto.
Edmond le fit surveiller, non pour l’arrêter, mais pour savoir comment il se comportait lorsqu’il se croyait seul.
Il apprit que Bertuccio avait longtemps envoyé une part de ses gains à sa belle-sœur Assunta, morte dans l’incendie de la maison de Rogliano. Benedetto, le nourrisson sauvé de Villefort, avait disparu après le drame. Le Corse ignorait ce qu’il était devenu. Il buvait peu, se battait rarement, mais devenait livide dès qu’on prononçait le nom de Villefort. Il gardait toujours un couteau sous son oreiller.
– Voilà un homme qui n’a pas tourné la page, dit Jacopo.
– Il n’en a pas eu l’occasion.
La première lettre parvint à Bertuccio dans une auberge de Livourne. Elle ne portait ni adresse précise ni signature. Elle disait seulement :
On m’a parlé de vous à Bastia. Un homme fortuné cherche un intendant capable de tenir une maison et de ne pas poser de questions sur son maître. Si cette place vous intéresse, rendez-vous mardi à midi à l’auberge de la Cloche, chambre numéro six.
Vous y trouverez de quoi voyager.
Bertuccio brûla la lettre après l’avoir lue et refusa d’abord. Le lendemain, pourtant, il reçut une seconde missive, plus courte :
L’homme qui vous attend souhaite vous entendre avant de vous confier une place.
Il partit.
Dans la chambre numéro six, Edmond l’attendait sous l’apparence d’un négociant génois. La chambre était modestement meublée et le repas était resté intact. Bertuccio entra sans frapper. L’inconnu sourit.
– Vous vouliez me voir ?
– Je voulais savoir si vous étiez l’homme dont on me parle.
– Et que dit-on ?
– Que vous êtes un contrebandier.
– On dit vrai.
– Qu’on peut vous acheter.
– On ment.
– Et que vous haïssez Villefort.
À ce nom, Bertuccio pâlit. Sa main glissa vers son couteau.
– Qui vous a renseigné ?
– Deux hommes qui parlaient de vous dans une taverne de Bastia.
– Ils en savent trop.
– Assez pour m’inciter à vous chercher, pas assez pour me faire croire que je vous connais.
– Est-ce faux ?
Le Corse lâcha lentement son couteau, puis répondit :
– Non.
Edmond quitta son rôle de négociant et le regarda attentivement.
– Votre frère s’appelait-il Antoine ?
– Oui.
– Il est mort à Nîmes.
Bertuccio acquiesça.
– Vous avez suivi Villefort.
Cette fois, Bertuccio recula d’un pas et demanda avec méfiance :
– Vous êtes de la police ?
– Si je l’étais, répondit Edmond, vous seriez déjà arrêté.
Cette réponse finit par le convaincre : Bertuccio s’assit, mais garda son arme à portée de main.
– Que voulez-vous ?
– Entendre votre histoire. Ensuite seulement, vous déciderez si vous souhaitez travailler pour moi.
Le Corse eut un rire bref.
– Vous croyez donc qu’une histoire vaut salaire ?
– Certaines valent davantage.
Bertuccio lui raconta d’abord comment son frère Antoine avait été assassiné à Nîmes, pendant les massacres du Midi, puis comment Villefort, alors procureur du roi, avait refusé d’en rechercher les meurtriers et l’avait renvoyé sans ménagement. Bertuccio revint ensuite sur le serment corse qui l’avait conduit à suivre Villefort jusqu’à Versailles, puis sur cette nuit de septembre où, caché parmi les arbres, il avait attendu Villefort devant la maison d’Auteuil. Edmond l’écouta sans l’interrompre.
Lorsque Bertuccio décrivit Villefort arrivant avec une petite boîte sous le bras, creusant la terre sous les arbres, puis couvrant de terre un enfant qu’il croyait mort, le visage de l’étranger ne bougea pas. Seuls ses doigts, posés sur la table, se refermèrent lentement.
– Vous avez vu l’enfant ?
– Je l’ai entendu. Il vivait.
– Et vous l’avez sauvé.
– Oui.
– Pourquoi ?
Bertuccio le regarda, surpris.
– Je l’avais entendu sous la terre. Je ne pouvais pas remettre le couvercle.
La simplicité de la réponse le frappa. Il leva les yeux.
– Et qu’est-il devenu ?
– Ma belle-sœur l’a élevé. Nous l’avons nommé Benedetto. Je voulais le traiter comme un fils, mais Dieu ne me l’a pas permis.
– Où est-il à présent ?
– Il a fini par mettre le feu à la maison. Assunta y a péri ; lui s’est enfui. Je ne sais pas où il est, ni même s’il est encore vivant.
Il se tut un instant, puis reprit :
– Si vous cherchez à me faire parler contre Villefort, vous perdez votre temps. Je n’ai aucune preuve.
– Vous avez vu.
– Voir n’est pas prouver.
– Et l’enfant ?
– L’enfant est devenu un voleur. Quel juge croirait un voleur face à un procureur ?
Edmond se leva.
– Vous me dites que Villefort a enterré son fils. Vous me dites que ce fils vit et porte le nom de Benedetto. Vous me dites enfin que vous ne savez pas où il est.
– C’est tout ce que je sais.
– C’est beaucoup.
Bertuccio plissa les yeux.
– Qui êtes-vous ?
Après un instant de silence, Edmond répondit :
– Un homme qui a été enterré vivant lui aussi, à sa manière.
Le Corse baissa les yeux, comme s’il venait de reconnaître dans cette phrase une vérité qu’il ne comprenait pas encore.
Le lendemain, Edmond lui proposa le poste : Bertuccio entrerait au service d’un homme dont il ne connaîtrait pas d’abord le nom, administrerait ses affaires, suivrait ses instructions et ne révélerait jamais ce qu’il verrait.
– Vous ne me demandez ni serment ni explication ? demanda Bertuccio.
– Non.
– Pourquoi me choisir ?
– Vous avez longtemps aidé votre belle-sœur. Vous avez aussi sauvé le fils de l’homme que vous haïssez, avant même de savoir qui il était.
Bertuccio serra la mâchoire.
– Je n’ai pas sauvé un homme. J’ai sorti un nourrisson.
– Je le sais.
– Et Villefort ?
– Votre haine vous appartient. Je ne l’achète pas.
Bertuccio entra au service du comte quelques jours plus tard. Edmond avait trouvé en lui l’intendant dont il avait besoin et un témoin direct de ce qui s’était passé à Auteuil. Bertuccio ne tarda pas à comprendre que son maître suivait de près tout ce qui concernait Auteuil et Villefort.
Avant de quitter la Corse, il passa par Rogliano. La maison n’était plus qu’une carcasse noircie. Il resta un moment devant les murs calcinés, puis reprit la route de Livourne.
Edmond ne chercha pas tout de suite à retrouver Benedetto. Il fit rassembler les renseignements sur sa fuite : son signalement, les délits qui lui étaient reprochés, les auberges et les prisons où on l’avait aperçu. Il classa ces éléments dans un dossier et le referma. Il ne reprendrait ses recherches que lorsqu’il aurait une piste le rapprochant de Villefort.
VI. Les deux fortunes
En 1833, Edmond commença à faire fructifier le trésor de Faria, son ancien maître au château d’If. Il répartit ses fonds entre plusieurs maisons de commerce de Gênes et de Livourne, puis plaça une partie de sa fortune en lettres de change et ouvrit des crédits sous différents noms. Bertuccio, son intendant corse, veillait sur ses affaires ; c’était lui qui avait sauvé le nouveau-né que Villefort voulait faire disparaître. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait recouvré sa liberté et choisi de rester auprès d’Edmond. Officiellement, le comte de Monte-Cristo ne possédait presque rien.
À l’automne de cette même année, alors qu’il traversait les collines de la Sabine, Edmond perdit la route. Un jeune berger lui indiqua le chemin. Pour le remercier, Edmond lui tendit une pièce d’or. Le garçon l’accepta, puis tira de sa veste un poignard qu’il avait sculpté lui-même.
– Prenez-le. À présent, nous sommes quittes.
Il s’appelait Luigi. Edmond conserva le poignard.
La première fois qu’un employé lui demanda sous quel nom inscrire un dépôt assez important pour renflouer plusieurs maisons de commerce, Edmond répondit :
– Mettez Daldini.
– Il est déjà client ici.
– Alors il sera plus riche qu’il ne le croyait.
L’employé hésita devant le registre. Edmond posa le cachet et la lettre qui rendaient toute objection inutile. Il ne souriait pas ; l’homme comprit qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Jacopo suivait ces transactions avec la méfiance d’un marin.
– Un coffre plein d’or est au moins facile à compter, dit Jacopo. Mais un billet peut brûler, une signature se perdre, un banquier mourir. En quoi est-ce plus sûr ?
– Ce n’est pas plus sûr. C’est plus difficile à saisir d’un seul coup. L’or est réparti dans plusieurs maisons ; si l’une tombe, les autres restent.
Jacopo observa les chiffres sur la table.
– Je préfère encore la mer.
– Moi aussi, parfois.
Le nom de Danglars reparut dans les bulletins de commerce, au bas de lettres de crédit et dans les conversations de négociants. Il gagnait sur les emprunts, les cargaisons et les rumeurs politiques. Edmond ne chercha pas à le rencontrer ; il fit surveiller ses habitudes.
Il fit venir à Gênes un Suisse nommé Heller, de taille moyenne et toujours vêtu de gris. Ses mains tremblaient lorsqu’on parlait de politique, mais cessaient de trembler dès qu’il additionnait une colonne de chiffres.
– Vous connaissez M. Danglars ? demanda Edmond.
– Tout banquier d’Europe le connaît.
– Personnellement ?
– Je l’ai vu deux fois.
– Vous le croyez prudent ? demanda Edmond.
– Il vérifie chaque nouvelle auprès de deux correspondants avant de placer son argent. Il n’est jamais le premier à signer.
– Et s’ils lui donnent la même réponse ?
– Il signe.
– Même s’ils la tiennent de la même source ?
Heller réfléchit.
– Il ne le demande pas toujours.
Edmond lui demanda ensuite un dossier, non sur les crimes de Danglars, mais sur ses habitudes : l’heure à laquelle il recevait les dépêches étrangères, les personnes qu’il voyait le soir, les hommes qu’il consultait lorsqu’une guerre semblait probable et ceux à qui il accordait sans hésiter sa confiance.
Les renseignements lui parvinrent peu à peu. À Francfort, un correspondant suivait les mouvements des titres allemands. À Rome, certains secrétaires se montraient bavards après le souper. À Marseille, un ancien employé d’une maison de commerce lui apprit quelles cargaisons Danglars achetait sous de faux noms.
Chaque nuit, Edmond classait ces papiers. Ali les rangeait selon un ordre établi : les lettres urgentes à droite, les informations douteuses à gauche, les noms qui revenaient trop souvent au centre. Bertuccio, qui comprenait fort bien les hommes mais très peu les chiffres, observait parfois ce silence avec inquiétude.
– Toutes ces feuilles peuvent donc ruiner un homme ?
– Elles le peuvent s’il est déjà compromis.
– Et Danglars ?
– Il croit encore maîtriser le jeu.
La première fois qu’Edmond intervint, ce fut pour empêcher Danglars de dépouiller un homme dont la seule faute avait été de mal évaluer les risques.
Labbé, petit négociant marseillais, avait acheté à crédit une cargaison de blé destinée à l’Espagne. Le navire avait pris du retard et une partie du grain s’était gâtée. Danglars possédait la moitié de la créance et venait d’en exiger le remboursement pour le lendemain. Si Labbé ne réunissait pas la somme à temps, il perdrait son entrepôt et les deux bateaux qu’il avait donnés en garantie.
Heller posa le dossier sur la table.
– Il ne pourra pas payer, dit-il. Danglars a déjà envoyé son homme chez le notaire.
Edmond parcourut le compte : les avances, le prix du blé, les frais du port. Au bas de la page, Labbé avait inscrit les gages de ses trois employés.
– A-t-il falsifié ses livres ou caché la cargaison ?
– Ni l’un ni l’autre. Il l’a fait examiner et a même prévenu ses acheteurs.
– Et Danglars sait tout cela ?
– Il l’a reçu ce matin. Il a maintenu son exigence.
Edmond referma le dossier.
– Faites acheter la créance par la maison de Livourne. Au prix dû, pas un sou de plus. Et que Labbé garde ses navires.
Le lendemain, à Marseille, Labbé se présenta chez le notaire avec les clefs de son entrepôt dans la poche. Il demanda encore trois jours. Le clerc lui tendit un avis venu de Livourne : la créance était réglée et les garanties lui seraient restituées.
– Qui a payé ? demanda Labbé.
Le clerc ne le savait pas. Labbé relut le papier, prit ses clefs et repartit sans remercier personne.
Danglars, lui, avait perdu sa proie.
– Pourquoi l’avoir sauvé ? demanda Heller.
– Il n’avait trompé personne.
– Et Danglars ?
– Je voulais voir ce qu’il ferait en sachant cela.
– Il a maintenu la saisie.
– C’est tout ce que je voulais vérifier.
Edmond rouvrit le dossier, nota la date dans la marge et le rendit à Heller. Il avait obtenu la réponse qu’il cherchait.
Deux jours après, Heller revint de Marseille.
– Danglars a demandé qui avait racheté la créance de Labbé. Il a proposé de payer le double pour le savoir.
– Labbé le sait-il ?
– Non. Il a repris son travail. Il a seulement demandé qu’on le laisse tranquille.
Edmond referma le dossier. Danglars n’avait pas découvert son rival ; il avait seulement remarqué qu’on lui avait retiré une proie.
Quelques jours plus tard, Heller apprit que le banquier faisait rechercher le commis de Livourne qui avait enregistré le paiement. Edmond ordonna de dédommager l’homme et de ne plus passer par cette maison de commerce. Labbé avait gardé ses navires ; Edmond venait de perdre un intermédiaire qu’il utilisait depuis deux ans.
Pendant les mois qui suivirent, Edmond fit parvenir au banquier des renseignements exacts, assez tôt pour lui épargner deux pertes et lui permettre de réaliser un bénéfice à Vienne. Les sources restèrent cachées. Ces bonnes nouvelles, venues d’un correspondant inconnu, renforçaient la confiance de Danglars en son propre jugement et l’encourageaient à prendre davantage de risques.
– Vous l’aidez, dit Heller.
– Je lui apprends à ne plus douter.
Bertuccio posa un doigt sur la liasse.
– Vous pourriez déjà racheter ses créances et les lui réclamer toutes en même temps.
– Alors il accuserait ses créanciers. Je veux qu’il décide lui-même de prendre ce risque.
– Et s’il ne le choisit jamais ?
– Alors j’aurai attendu pour rien.
Bertuccio eut un bref rire.
– Ça, au moins, c’est une réponse.
Edmond classa les comptes de Labbé parmi les affaires closes. Celui de Danglars resta ouvert sur la table. La fortune du banquier était encore intacte ; sa confiance, elle, s’était renforcée.
VII. La légende de Zaccone
En 1836, Edmond entreprit de donner au comte de Monte-Cristo un passé que les autres pourraient raconter à sa place. Peu auparavant, il avait empêché Danglars, l’ancien comptable du Pharaon devenu banquier, de ruiner Labbé, un petit négociant marseillais incapable de rembourser une créance. Depuis, le banquier cherchait le nom du bienfaiteur qui avait racheté la dette ; Heller, l’intermédiaire suisse qu’Edmond avait chargé d’observer les opérations de Danglars, l’en avait averti.
Pour cette légende, Edmond tira le nom de Zaccone d’un ancien registre de Malte. Il lui inventa un père armateur, une enfance près des chantiers de La Valette, puis des années de guerre en Inde, de captivité en Angleterre et de fuite par la mer. La Grèce et une mine d’argent en Thessalie complétaient le récit. Il emprunta aux marins les détails de la première partie et à ses lectures ceux de la seconde ; chaque fois qu’il attribuait à Zaccone un souvenir réel, il avait l’impression de perdre un peu de lui-même.
– Vous racontez votre vie sous le nom d’un autre, dit Jacopo.
– Je lui donne ce qu’il faut pour qu’on le croie.
– Un marin qui aura connu Marseille vous reconnaîtra.
– Il reconnaîtra une traversée, pas un homme.
Jacopo ne répondit pas. Il ne partageait pas l’idée que l’on puisse découper un passé sans se blesser.
Edmond mit sa légende à l’épreuve à Messine. Il reprit le nom de l’abbé Busoni, sous lequel il avait interrogé Caderousse à Marseille, loua deux pièces derrière une église et organisa chaque matin une distribution d’aumônes, confiée au sacristain : des pièces, des remèdes et parfois du pain. Une veuve de marin vint un jour avec sa fille malade. Busoni fit venir un médecin et paya les soins ; il ne demanda ni leur nom ni la moindre marque de reconnaissance.
Le soir même, un fonctionnaire du port se présenta. Il avait entendu parler du riche comte de Monte-Cristo et cherchait à savoir si la mine de Thessalie existait.
– Vous connaissez le comte ? demanda-t-il.
– Je connais M. Zaccone.
– C’est le même homme ?
– À ce qu’on raconte.
– On dit qu’il a fait fortune aux Indes.
– On raconte beaucoup de choses quand un homme paie ses dettes.
– Et vous, monseigneur, qu’en pensez-vous ?
Busoni referma le registre des aumônes.
– Je pense que le malade de la veuve avait besoin d’un médecin. Pour le reste, interrogez ceux qui ont vu la mine.
Le fonctionnaire repartit sans réponse et avec une histoire de plus à rapporter.
À Londres, Edmond prit les traits de lord Wilmore, l’un de ses pseudonymes, pour discréditer le comte. Il arriva en retard à un dîner de banquiers, protesta contre le vin français et parla du comte comme d’un imposteur. Il prétendit que Monte-Cristo avait volé une femme à un ami, qu’il devait sa fortune à une mine déjà presque épuisée et qu’il s’achetait des témoins dans tous les ports.
– Vous le connaissez donc ? demanda un convive.
– Assez pour le détester.
– Et cette femme ?
– Elle n’a jamais existé.
Le banquier rit. Le lendemain, il répéta l’histoire en supprimant cette dernière phrase.
La nouvelle revint à Edmond trois semaines plus tard, enrichie d’un duel et d’une maîtresse. Il la lut jusqu’au bout, puis la posa près du registre où Busoni avait noté les frais du médecin de la veuve. La même main avait écrit les deux récits. L’un secourait une famille ; l’autre l’exposait à la curiosité des hommes.
Il ne brûla ni l’un ni l’autre. Au début de l’été, une affaire de commerce ramena Edmond sur la route de la Sabine, avec Jacopo à ses côtés. La route serpentait entre les pentes couvertes de chênes ; dans le défilé, le bruit des roues résonnait longtemps après leur passage. Un arbre fraîchement abattu barrait la route. Jacopo ralentit les chevaux et s’apprêtait à descendre lorsqu’une douzaine d’hommes surgirent des taillis, de part et d’autre du chemin. Leur chef s’avança sans hâte, un pistolet à la main. À ses côtés, une femme armée scrutait les voyageurs tandis que les autres surveillaient la voiture.
– Laissez-nous les chevaux, les armes et l’argent, dit le jeune homme. Vous pourrez reprendre votre route ensuite.
– Vous ne prendrez rien, répondit Edmond.
Le chef esquissa un sourire et fit signe à l’un de ses hommes. L’homme s’approcha ; dès qu’il eut saisi les rênes, Edmond abattit sa canne ferrée sur son poignet. Jacopo, descendu de l’autre côté, repoussa un second brigand contre la paroi du défilé. Le chef leva son pistolet ; Edmond détourna le canon avant qu’il ne pût tirer, lui saisit le bras et le maintint contre le flanc de la voiture. La lutte fut brève. Dans l’étroit passage, les hommes ne pouvaient pas tous se ruer sur Edmond en même temps. En voyant leur chef désarmé, ils s’arrêtèrent.
Les chevaux s’agitaient dans leurs harnais. Peu à peu, les brigands baissèrent leurs armes et le silence retomba sur le défilé. Edmond reconnut alors le jeune homme : c’était Luigi, le berger rencontré trois ans plus tôt dans les collines, qui lui avait offert le poignard sculpté qu’il portait encore. Son visage avait changé, mais son regard était resté le même.
– Luigi.
L’autre se raidit.
– Ce nom appartient au berger que j’étais.
Edmond tira de son étui le poignard sculpté que Luigi lui avait donné lors de leur première rencontre. Le jeune homme le contempla un instant, puis un sourire sans joie passa sur ses lèvres.
– Vous l’avez gardé.
– Vous me l’aviez donné.
– Pour que nous soyons quittes.
– Nous le sommes.
Près de Luigi, Teresa, sa compagne et son alliée au sein de la bande, avait baissé son pistolet sans le ranger. Edmond comprit que, pour les hommes, sa parole comptait autant que celle de leur chef. Lorsqu’Edmond demanda à Teresa comment Luigi avait pris la tête de la bande, elle se tourna vers son compagnon et lui laissa la parole. Luigi porta son regard vers les collines qui dominaient la route.
Au printemps qui suivit sa rencontre avec Edmond, Luigi rentrait des pâturages avec Teresa lorsqu’ils entendirent un appel venu d’un ravin. L’homme qu’ils y découvrirent avait reçu une balle à l’épaule et perdu tant de sang qu’il ne pouvait plus se relever. Il s’appelait Cucumetto et fuyait les carabiniers. Teresa ne voulait pas risquer d’attirer les carabiniers jusqu’à la ferme ; Luigi, voyant que le blessé pouvait à peine parler, insista pour le mettre à l’abri. Ils le transportèrent jusqu’à la grange, où Teresa nettoya sa plaie pendant que Luigi montait la garde.
Cucumetto leur promit qu’il ne leur ferait aucun mal. Il partit avant l’aube, lorsque la fièvre se fut calmée. Ils ne le revirent qu’à l’été, lorsqu’il revint avec plusieurs hommes. Luigi gardait les troupeaux sur les hauteurs ; Teresa travaillait près du champ, derrière la ferme. Elle reconnut Cucumetto à sa veste et à la cicatrice qui lui barrait la joue. Il demanda où se trouvait Luigi. Teresa garda le silence. Cucumetto la saisit par le bras et voulut l’entraîner vers les arbres ; elle se dégagea et lui ordonna de partir.
Quand Cucumetto la rattrapa, elle le gifla. L’un des hommes s’interposa entre elle et la ferme. Elle appela Luigi. Depuis la pente, il l’entendit crier, abandonna ses bêtes et courut jusqu’à la maison pour prendre le vieux fusil dont il se servait contre les loups. Lorsqu’il arriva au champ, Teresa se débattait encore, tandis que Cucumetto la retenait d’une main.
– Lâchez-la ! cria Luigi.
Cucumetto se tourna vers lui et porta la main à sa ceinture. Luigi tira avant qu’il ne puisse sortir son arme. La détonation fit s’envoler les oiseaux des arbres voisins. Cucumetto tomba ; libérée, Teresa rejoignit aussitôt Luigi.
Les hommes arrivèrent presque au même instant et trouvèrent leur chef à terre. Le canon du fusil de Luigi fumait encore. Près de lui, Teresa tenait son pistolet. Plusieurs bandits levèrent leurs armes, mais Luigi ne baissa pas son fusil. Il aurait pu s’enfuir par les sentiers qu’il connaissait depuis l’enfance ; il ne voulait pas abandonner Teresa et savait qu’il n’échapperait pas longtemps à toute la bande.
– Votre chef est mort, leur dit-il. Si vous voulez rentrer chez vous, personne ne vous en empêchera. Si vous restez, je peux vous conduire hors de ces collines sans que les carabiniers vous voient.
– Et pourquoi te suivrions-nous ? demanda l’un des hommes en s’avançant.
– Parce que je connais ces chemins. Vous pouvez partir sans moi ; si vous restez, je vous conduirai jusqu’à la plaine.
Teresa se plaça entre Luigi et les hommes, sans chercher à se cacher derrière lui.
– Je pars avec Luigi, dit-elle. Je ne retournerai pas à la ferme.
Le silence se prolongea. La colère des hommes ne retomba pas, mais leurs armes s’abaissèrent une à une. Ils enterrèrent Cucumetto avant la nuit ; à l’aube, Luigi les conduisit par les sentiers de la montagne. Quelques-uns quittèrent la bande en route. Les autres restèrent auprès de lui et, au fil des jours, cessèrent de l’appeler le berger. Le nom de Vampa s’attacha à Luigi sans qu’il eût besoin de le réclamer.
Quand Luigi se tut, personne ne rompit tout de suite le silence. Teresa avait baissé son pistolet ; Edmond comprit qu’elle se tenait auprès de lui par choix.
– Et aujourd’hui, dit Edmond, vous arrêtez les voyageurs pour leur prendre leurs biens.
– Je ne savais pas qui vous étiez. J’ai vu vos chevaux et votre voiture ; je me suis dit qu’un homme aussi riche paierait pour passer.
– Vous le savez maintenant.
Edmond aurait pu les remettre aux carabiniers. Il leur demanda de déposer leurs armes, puis posa sa condition : Luigi et ses hommes ne s’en prendraient jamais à lui ni à ceux qui voyageaient avec lui. Vampa se tourna vers les brigands. Aucun ne protesta.
– Vous avez notre parole, dit-il.
Teresa, qui n’avait pas quitté Edmond des yeux, finit par incliner la tête. Edmond leur rendit leurs fusils, et la bande s’éloigna dans les bois.
Jacopo attendit que les chevaux eussent repris leur allure avant de regarder Edmond.
– Vous ne leur avez demandé que de respecter les vôtres.
– C’est la seule promesse qu’ils puissent me faire.
Jacopo garda le silence. Edmond regarda le chemin s’ouvrir devant la voiture. La route était libre pour eux ; il ne demanda pas ce qu’il adviendrait des voyageurs qui croiseraient la bande après leur passage.
À la fin de l’été, la légende de Zaccone circulait déjà dans les ports sans qu’Edmond eût à l’entretenir.
VIII. Le prix de la vengeance
Au début de 1837, Edmond reçut de Paris trois rapports qui auraient pu le pousser à agir plus tôt qu’il ne l’avait prévu. À Monte-Cristo, Haydée, fille d’Ali Pacha, vivait auprès de lui. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait choisi de rester libre à ses côtés. Bertuccio, son intendant corse, s’était juré de tuer Villefort après que le magistrat eut refusé d’enquêter sur le meurtre de son frère Antoine ; il avait ensuite sauvé le fils nouveau-né de Villefort.
Les rapports concernaient les quatre hommes dont Edmond avait inscrit les noms dans son cahier. Danglars, ancien comptable du Pharaon, était devenu banquier ; Fernand, cousin de Mercédès, portait désormais le titre de comte de Morcerf ; Villefort, le magistrat qui avait fait enfermer Edmond, passait pour incorruptible ; Caderousse, voisin des Dantès, s’enfonçait dans le crime après avoir gardé le silence lors de la dénonciation.
– Nous avons assez attendu, dit Bertuccio.
– Pas encore.
– Vous dites cela depuis des années.
– Cette fois, je ne sais pas ce que j’attends.
Il referma le cahier sans laisser à Bertuccio le temps de répondre. Près de six ans s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Haydée. Elle avait appris le français et consigné dans son cahier les souvenirs qu’elle acceptait de lui confier. Les actes originaux, eux, restaient sous clef. Edmond s’était d’abord dit qu’elle devait pouvoir les lire avant de décider elle-même de l’usage qu’elle en ferait. Il n’avait pas remarqué le moment où cette précaution était devenue une décision prise à sa place.
Un peu plus tard, Edmond posa l’ardoise devant Ali et écrivit : « Veux-tu toujours rester auprès de moi ? » Ali relut la question, puis répondit : « Je reste parce que je le veux. Si je change d’avis, je partirai. » Edmond attendit qu’il reprenne l’ardoise avant de poursuivre.
Quelques mois plus tard, lors d’un nouveau séjour à Messine sous l’identité de l’abbé Busoni, la veuve de marin qu’il avait secourue l’année précédente l’attendait avec sa fille. Le propriétaire de leur logement menaçait de les expulser pour des loyers impayés. Elle était venue demander un délai.
– Nous ne pouvons pas payer le loyer aujourd’hui, dit-elle. Je ne lui demande que quelques jours.
– Vous en aurez davantage.
Busoni paya le loyer pour une année et fit appeler un médecin pour l’enfant. La mère voulut s’agenouiller ; il l’en empêcha. La petite, qui n’avait pas compris l’entretien, lui tendit une fleur froissée. Edmond la prit et la glissa entre les pages de son cahier, qu’il emporta sur l’île.
Haydée le trouva près du cahier où il avait inscrit les noms.
– Vous gardez aussi les fleurs ?
– Pas d’ordinaire.
– Celle-ci vous a rappelé quelque chose ?
– Une dette qui m’appartient. Je n’ai pas le droit de la mettre à votre charge.
Elle regarda les quatre noms, puis le coffret fermé dans le cabinet.
– J’ai une demande.
– Je vous écoute.
– Je veux les papiers de mon père. Tous. Je veux les lire moi-même.
– Ils peuvent servir contre Fernand.
– C’est à moi de décider s’ils serviront.
Edmond posa la main sur la clef du coffret, mais ne la tourna pas.
– Si je vous les remets, vous pourrez partir avec.
– Je le sais.
– Vous pourriez aussi les porter à Paris.
– Peut-être. Mais je ne témoignerai pas parce que vous l’aurez décidé.
Il lui remit la clef. Haydée ouvrit le coffret et sortit les actes. Elle lut lentement, s’arrêtant sur les dates, les signatures, les mots qui faisaient d’une enfant une marchandise. Elle ne pleura pas. Lorsqu’elle eut terminé, elle rangea les pièces dans son propre cahier.
– Je veux raconter mon histoire, dit-elle. Mais je choisirai moi-même le moment.
– Vous espérez pourtant que je m’en serve contre Fernand.
Edmond regarda les actes qu’elle venait de reprendre.
– Oui. J’ai voulu faire de votre histoire une preuve contre Fernand.
– Je ne suis pas votre preuve.
– Non.
Elle garda la clef et son cahier. Il ne tenta pas de les lui reprendre.
Cette nuit-là, Edmond entra dans la petite chambre où il avait placé le crucifix de Faria. Il s’assit devant la table. Il essaya de prier, mais aucun mot ne lui vint. À l’aube, il retourna à la bibliothèque et demanda le rapport de Morcerf.
Un agent avait joint au dossier un état des dettes d’Albert et la liste de ses fréquentations. Ces renseignements auraient pu embarrasser le jeune homme, mais n’avaient aucun lien avec les actes de son père. Edmond brûla les notes sur Albert et conserva seulement le rapport concernant Fernand.
Bertuccio se tenait près de la porte.
– Vous épargnez le fils ?
– Je ne lui demande rien.
– Et s’il se met en travers de votre chemin ?
– Alors je verrai ce qu’il fait. Je ne le condamnerai pas d’avance.
Il glissa le rapport dans le dossier de Fernand, sans toucher aux papiers que Haydée venait de reprendre. La fleur de Messine séchait entre les pages du cahier. Edmond la laissa là.
À l’automne 1837, Edmond se rendit à Paris avec Bertuccio pour préparer son installation et organiser sa première apparition sous son nouveau nom. Bertuccio acheta d’abord une maison sur les Champs-Élysées et fit venir des meubles d’Italie, des objets d’Orient de Livourne et des chevaux d’Angleterre.
Puis ils allèrent à Auteuil.
Quand Bertuccio reconnut la maison, il s’arrêta devant la grille.
– Vous connaissez cet endroit ? demanda Edmond.
– Je le connais trop bien.
– Il est à vendre.
– Alors ne l’achetez pas. Ce jardin porte malheur.
– Je sais ce que vous m’avez raconté.
Bertuccio regarda les fenêtres fermées.
– La maison est vide depuis près de vingt ans. Vous êtes-vous renseigné sur la famille de Villefort ?
– Non. Je ne veux pas impliquer sa famille.
– Ignorer leurs noms ne les mettra pas à l’abri de ce que vous préparez.
Edmond ne répondit pas. Il acheta la maison sans demander qui partageait la vie de Villefort. Il se persuada qu’il pouvait viser un homme sans atteindre ceux qui l’entouraient.
Il choisit une maison au jardin paisible, aux pièces d’une élégance un peu passée, et fit aménager une chambre pour rappeler à Villefort la demeure qu’il avait connue près de vingt ans plus tôt.
– Vous lui tendez un piège ? demanda Bertuccio.
– Je veux qu’il reconnaisse le jardin. Ensuite, il saura ce qu’il lui reste à faire.
Bertuccio lui tendit la clef.
– Je vous aiderai à aménager la maison, mais je ne prendrai pas part à ce que vous préparez.
Edmond la glissa dans sa poche.
Bertuccio resta à Paris pour superviser l’installation. Edmond regagna l’île. Vers la fin de 1837, un voilier jeta l’ancre au large. Franz d’Épinay, un jeune aristocrate français, débarqua avec deux matelots dans la chaloupe du voilier. Edmond les reçut sous le nom de Simbad. Il avait préparé une table somptueuse, mais n’ordonna pas aux domestiques de raconter quoi que ce fût. Franz observa les tapis, les coffres, les muets qui répondaient à un signe.
– Vous vivez ici toute l’année ? demanda-t-il.
– Je vis où je peux être tranquille.
– Et vous l’êtes ?
– Pas toujours.
Après le repas, Franz regarda son hôte par-dessus son verre.
– On m’a parlé d’un comte de Monte-Cristo. Je m’attendais à vous trouver plus âgé.
– Les récits vieillissent plus vite que les hommes.
– Vous le connaissez ?
– Je connais son nom.
Edmond fit apporter une cigarette orientale. Franz l’accepta sans savoir ce qu’elle contenait. La nuit s’étira ; la musique, les parfums et le haschisch brouillèrent bientôt ses perceptions. Les murs de la grotte semblaient s’ouvrir sur un palais, puis se refermer autour de lui. Dans cet état, il crut entendre Simbad l’interroger, mais ne sut jamais s’il avait répondu à voix haute.
Au matin, il reprit ses esprits et retrouva ses compagnons auprès de leur hôte silencieux. Il repartit avec le souvenir d’un homme énigmatique, sans se douter que son hôte était Edmond Dantès.
Lorsque la maison fut prête, Bertuccio le rejoignit ; au début de l’année suivante, ils partirent ensemble pour Rome.
IX. Rome avant Paris
Au début de 1838, Rome marquait la dernière étape d’Edmond avant son installation à Paris sous le nom de comte de Monte-Cristo. L’année précédente, Franz d’Épinay, jeune aristocrate français et ami d’Albert de Morcerf, le fils de Mercédès et de Fernand, avait fait escale sur l’île de Monte-Cristo. Edmond l’y avait reçu sous le nom de Simbad le Marin ; à Rome, Franz devait retrouver cet hôte mystérieux sans savoir qu’il s’agissait d’Edmond Dantès.
Edmond fit son entrée à Rome en riche voyageur, accompagné d’Haydée, fille d’Ali Pacha qu’il avait libérée à Constantinople, et de deux hommes de confiance. Ali, l’ancien captif muet du bey de Tunis, avait choisi de rester libre à ses côtés ; Bertuccio, son intendant corse, lui avait révélé les agissements de Villefort. Edmond loua un appartement aux fenêtres ouvertes sur une cour pavée de vieilles pierres, puis fit venir des chevaux, des domestiques, des caisses de livres et des objets précieux. En moins d’une semaine, les gens du quartier parlèrent de lui.
On disait qu’il était grec, anglais, maltais ou originaire d’Orient. On disait qu’il avait acheté une île, possédait une mine d’argent, avait fait fortune grâce à des trésors et ne dînait jamais deux fois avec les mêmes personnes. On disait surtout qu’il payait sans discuter, ce qui est la première vertu que les villes reconnaissent aux étrangers.
Edmond n’essaya pas de corriger les rumeurs. Le poignard sculpté par Luigi lui rappelait leur première rencontre dans les collines de la Sabine et l’accord conclu plus tard avec l’ancien berger, devenu Vampa. Il n’alla pas chercher le chef des bandits à son arrivée ; il attendit d’avoir une raison de lui rappeler leur accord.
Bertuccio lui avait confirmé que les préparatifs à Paris étaient achevés. À Rome, Edmond fit venir Haydée dans la grande salle.
– Nous partons bientôt pour Paris, lui dit-il.
Haydée garda le silence un instant.
– La France ? Est-ce votre pays ?
– C’est le pays où je suis né, répondit Edmond en regardant les lumières de Rome à travers la fenêtre.
– Ce n’est pas la même chose.
– Non, en effet.
– Pourquoi y retourner, alors ?
– Parce qu’il y a des hommes qui vivent sur ce qu’ils ont pris à d’autres.
Haydée comprit qu’il parlait aussi de Fernand. Elle baissa les yeux, puis demanda :
– Et moi ?
– Vous resterez libre de partir, comme toujours.
– Je ne vous demande pas si je suis libre. Je vous demande si vous voulez que je vienne.
La question le prit au dépourvu, mais il répondit :
– Oui.
Haydée s’inclina.
– Alors je viendrai.
– À une condition, ajouta-t-elle. Avant de partir, je veux mes papiers de voyage et le relevé des sommes que vous avez mises de côté pour moi.
Edmond la regarda. Cette demande le surprit, mais il comprit qu’elle y pensait depuis longtemps.
Le lendemain, Bertuccio apporta un portefeuille, un registre et l’argent déposé auprès d’un négociant grec à Rome. Edmond les posa devant elle.
– Ce compte est à votre nom. Vous pouvez en disposer, que vous partiez à Paris ou que vous restiez ici.
Haydée vérifia les chiffres, puis rangea elle-même les documents.
– Je viendrai à Paris, dit-elle. Ensuite, je déciderai où vivre.
Deux jours avant l’ouverture du carnaval, Edmond retrouva le chef des bandits au Colisée. Peppino, condamné à mort pour avoir fourni des vivres à la bande, devait être exécuté le premier jour du carnaval. Un autre condamné, Andrea Rondolo, attendait lui aussi son tour. Vampa avait déjà choisi une vingtaine d’hommes pour attaquer l’escorte.
– Vous ne le sortirez pas vivant, dit Edmond. Et vous laisserez plusieurs des vôtres sur la place.
– Je ne peux pas le laisser mourir pour m’avoir donné du pain.
– Je vais obtenir que l’exécution soit remise à l’année prochaine. Ensuite, un autre homme organisera son évasion.
– Et si vous échouez ?
– Alors vous ferez ce que vous avez décidé.
Vampa le fixa, puis rengaina son poignard. Edmond remit à un intermédiaire les dix mille écus romains convenus pour obtenir le sursis. Il garda mille autres écus en réserve, au cas où Peppino ne parviendrait pas à s’échapper lors de l’exécution. Il réserva trois places près des fenêtres du café Rospoli, sur la place del Popolo, et convint avec Vampa d’un signal : les fenêtres latérales seraient garnies d’étoffes jaunes ; si la bulle arrivait, on tendrait au milieu une toile blanche marquée d’une croix rouge.
– Si vous le sauvez, dit Vampa, je vous devrai davantage qu’un service.
Edmond connaissait la valeur d’une dette dans la bouche d’un homme qui vivait de promesses et de menaces.
Franz d’Épinay parcourait les ruines avec un guide lorsqu’il aperçut Edmond près d’une arcade, en conversation avec un homme qu’il ne connaissait pas. Il resta à l’écart, trop loin pour entendre leurs paroles, puis repartit sans se montrer.
Le matin du premier jour du carnaval, Franz d’Épinay se présenta chez le comte avec son ami Albert de Morcerf, le fils de Fernand et de Mercédès. Franz reconnut l’homme rencontré sur l’île de Monte-Cristo sous le nom de Simbad ; ils n’en parlèrent pas. Edmond, lui, retrouva dans le visage d’Albert quelque chose de Mercédès. Il se tourna vers Bertuccio pour cacher son trouble.
Albert parlait vite, riait facilement et s’étonnait qu’un homme aussi riche pût se tenir à l’écart. Edmond l’écouta sans l’interroger sur son père. Au déjeuner, il leur proposa d’observer l’exécution depuis une fenêtre de la place del Popolo.
Un homme de Vampa, déguisé en pénitent, apporta au pied de l’échafaud la bulle pontificale qui suspendait l’exécution. Depuis la fenêtre du café Rospoli, Edmond fit hisser le signal convenu : une toile blanche marquée d’une croix rouge. Vampa l’aperçut et retint ses hommes. L’exécution de Peppino fut suspendue jusqu’à l’année suivante. Lorsque l’on conduisit Andrea vers l’échafaud, tous les regards se tournèrent vers lui. Peppino en profita pour échapper à ses gardiens et se fondre dans la foule. Il n’était plus nécessaire de le faire évader.
Durant les sept jours suivants, Albert passa ses journées sur le Corso. Une jeune femme masquée, Teresa, la compagne de Vampa, acceptait ses bouquets et lui souriait en retour sous le regard complice du chef des bandits. Il crut l’avoir séduite. Le huitième jour, Teresa lui donna rendez-vous près de l’église San-Giacomo. Une paysanne l’y attendait. Il la suivit jusqu’à une voiture et s’assit à côté d’elle. À deux cents pas des remparts de Rome, la jeune femme sortit un pistolet et ôta son fichu : c’était Beppo, un membre de la bande déguisé en paysanne. Le cocher se retourna, une arme à la main ; quatre hommes sortirent des fossés. Albert se défendit, mais ils le désarmèrent et le conduisirent aux catacombes de Saint-Sébastien.
Franz accourut chez Edmond avec un billet signé d’Albert, auquel Vampa avait ajouté un post-scriptum réclamant quatre mille écus romains avant six heures du matin et menaçant de tuer Albert à sept heures.
– Je paierai, dit Franz.
– Non. Nous irons le chercher.
– Vous connaissez donc Vampa ?
– Je sais que Vampa tiendra parole. Je n’ai pas organisé l’enlèvement d’Albert.
Le billet de rançon lui rappelait le prix de cette limite : il avait exigé de Vampa qu’il épargne les siens, mais n’avait rien demandé pour les voyageurs qui croiseraient sa route. Albert ne bénéficiait d’aucune promesse.
On frappa. Le messager qui attendait dans la rue refusa d’abord d’entrer. Edmond siffla pour l’appeler ; l’homme finit par monter. C’était Peppino. Il se jeta aux pieds du comte et lui baisa la main.
– Tu n’as pas oublié que je t’ai sauvé la vie, dit Edmond.
– Il y a huit jours, Excellence.
Peppino leur expliqua comment Albert avait été attiré jusqu’à la voiture. Vampa ignorait que le vicomte fût l’ami du comte ; après sa capture, Albert avait demandé qu’on le traitât comme un invité. Edmond emmena Franz. Ali conduisit la voiture ; Peppino leur montra l’entrée des catacombes.
Ils pénétrèrent dans les catacombes sans armes et sans rançon. À l’intérieur, vingt brigands braquèrent leurs fusils sur eux. Vampa se leva à son tour, reconnut Edmond et fit baisser les canons.
– Vous aviez promis de respecter ma personne et les miens, dit le comte.
– Je l’avais promis.
– Cet homme est mon ami.
Vampa baissa les yeux vers le billet de rançon qu’il tenait encore.
– Je ne le savais pas. Il sera libre, et je ne vous demanderai rien.
Il ordonna qu’on conduisît Albert hors des catacombes. Celui-ci était pâle et furieux, mais indemne. Edmond ne lui expliqua pas le pacte conclu autrefois avec Vampa ; il lui tendit simplement la main.
– J’avais imaginé une aventure plus galante, dit Albert en rajustant son col. Je vous dois des remerciements, monsieur le comte.
– Gardez-les, monsieur de Morcerf. Nous reparlerons de tout cela à Paris.
– Laissez-moi plutôt vous rendre la pareille. Venez à Paris ; je vous recevrai à dîner comme il se doit.
Edmond accepta. Avant l’aube, ils regagnèrent Rome. Le lendemain, il organisa le départ et remit à Haydée les papiers de voyage qu’elle avait demandé à emporter. La voiture prit la route de France.
Note finale. Les repères de l’adaptation
Le récit retient pour Haydée quatre ans lors de la chute de Janina, en 1822, treize ans lorsqu’Edmond la délivre, en 1831, et vingt ans à Rome, en 1838. Dumas donne aussi quatre ans à Haydée au moment de la chute de Janina, mais l’acte de vente présenté à la Chambre porte l’an 1247 de l’Hégire (1831-1832), la dit âgée de onze ans et indique qu’elle avait été vendue sept ans auparavant. Le récit fait rencontrer Luigi, le futur Vampa, à Edmond en 1833 ; chez Dumas, le comte affirme connaître le bandit depuis plus de dix ans. Enfin, Ali, dont la langue a déjà été coupée comme dans le roman, recouvre ici sa liberté et choisit de rester auprès d’Edmond, alors que chez Dumas il demeure son esclave.