III. Le condamné de Tunis
En 1830, le yacht d’Edmond, commandé par Jacopo, son fidèle compagnon depuis l’évasion du château d’If, mouillait depuis deux jours dans le port de Tunis. Vue du large, la ville semblait faite de lumière : ses maisons blanches montaient sur la pente comme une écume immobile ; les palmiers tremblaient au-dessus des terrasses ; les minarets découpaient sur le ciel un dessin tranquille qui promettait au voyageur le repos, la fraîcheur et l’oubli.
Edmond se méfiait des villes trop paisibles.
Vêtu en négociant levantin, Edmond entra dans un café où l’on buvait lentement, jouait gravement et répétait la moindre nouvelle jusqu’à lui donner l’importance d’une affaire d’État.
Ce jour-là, les joueurs ne parlaient que d’un condamné.
– On lui a coupé la langue hier, dit l’un d’eux en avançant un pion.
– Il criait beaucoup ?
– Il ne crie plus.
– Et demain ?
– La main. Après-demain, la tête.
Un vieillard à barbe blanche, qui fumait dans un coin, expliqua à Edmond que l’homme avait rôdé trop près du sérail du bey.
– On l’appelle Ali. C’est un esclave du palais, noir, grand, fort comme deux hommes. Il a osé lever les yeux sur une femme du sérail, comme si un homme de sa condition en avait le droit.
– Le bey est sévère, dit Edmond.
Le vieillard le regarda avec surprise.
– Le bey est le bey.
Edmond quitta le café, mais la réponse lui resta dans l’esprit. Pendant quatorze ans, on lui avait répété, sous d’autres formes : le roi est le roi, le procureur est le procureur, la prison est la prison. Aucun de ceux qui prononçaient ces mots ne se croyait cruel ; ils ne faisaient que rappeler à chacun sa place. Le lendemain, il demanda à voir la prison. Quelques pièces d’or lui valurent les services d’un guide, un marchand de remèdes qui fournissait aux gardes des sirops et du tabac. Il connaissait la prison et ses usages.
Ils traversèrent une cour brûlante. Sous une arcade, Edmond aperçut Ali.
L’homme était attaché à un anneau de fer par une chaîne courte. Un bandage sale entourait sa bouche et son cou. Ses yeux, très grands, très noirs, se fixèrent sur Edmond avec une expression qui n’était ni supplication ni colère. On lui avait déjà arraché la parole ; il se demandait ce que le monde allait encore lui prendre.
– Demain, dit le marchand, ils lui couperont la main droite.
– Pourquoi attendre ?
– Pour que les gens aient le temps de venir.
– Ils paient ?
– Certains donnent une pièce aux gardes pour être mieux placés.
Edmond contempla le condamné. La pensée qui le troublait depuis qu’il avait appris sa condamnation se précisa : un serviteur incapable de révéler ses secrets lui serait utile. Il pouvait encore épargner à Ali le reste du supplice, mais comprenait à présent ce que cette idée révélait de lui-même.
– Cet homme appartient-il encore au bey ?
Le marchand eut un rire bref.
– Avant la tête, oui. Après, il appartiendra à Dieu.
– Et avant demain ?
– Avant demain, il appartient aux gardes, aux bourreaux et à la volonté de Son Altesse.
Edmond ne répondit plus. Il passa l’après-midi à s’informer : le bey s’était emporté, puis était parti chasser. Les gardes avaient reçu l’ordre de poursuivre le supplice, mais personne ne savait si une lettre bien tournée, l’appui d’un favori ou d’un ministre, ou une bourse pleine suffirait à suspendre l’exécution. Après la tombée du jour, il fit appeler le marchand.
– Vous connaissez le secrétaire du grand eunuque ?
– Je le connais assez pour lui vendre des choses dont il ne parle pas.
– Alors vous le connaissez bien.
Le marchand sourit et demanda :
– Que dois-je lui dire ?
– Qu’un étranger riche souhaite acheter le condamné.
– Acheter un homme qui va perdre une main ?
– Un homme qui n’en perdra pas.
Le marchand le regarda avec une inquiétude mêlée d’admiration. Edmond reprit :
– Dites-lui de fixer son prix.
Les négociations durèrent toute la nuit. À minuit, le grand eunuque refusa. À deux heures, son secrétaire fit savoir qu’il pouvait obtenir une suspension. À quatre heures, l’or d’Edmond était déjà passé par trois intermédiaires, mais le marchand revint les mains vides.
– Il faut davantage, dit-il.
– Ce n’est pas l’or qui manque.
– Ce n’est pas l’or qu’il demande.
– Que demande-t-il ?
– Le fusil à deux coups que vous avez rapporté de Gênes. Le bey l’a vu chez le marchand d’armes et le désire depuis hier.
Edmond regarda le marchand et trancha :
– En échange de l’homme ?
– En échange d’Ali.
Le marchand hésita, puis ajouta :
– Je le rachète au bey. Pour le bey, ce ne sera qu’un échange. Pour Ali, rien ne garantit que cette liberté change tout.
Au lever du soleil, le marchand reparut, le visage luisant de sueur et de fatigue.
– C’est fait, dit-il. Le bey accepte l’échange. Il veut son fusil à deux coups. Le condamné sortira par une porte de service, escorté par d’autres gardes.
– Et l’acte ?
Le marchand posa sur la table le document portant le sceau du bey. Edmond le lut, puis le plia.
– Faites porter le fusil au palais.
À l’heure où les premiers curieux se rassemblaient devant la prison, les gardes firent sortir Ali. Il était encore enchaîné, le bandage sale autour de la bouche et du cou, le visage aussi immobile que la veille. Les hommes massés devant la porte se poussèrent pour mieux voir. Mais, contre toute attente, le capitaine des gardes donna un ordre bref ; on détourna le condamné vers une ruelle et l’on referma les battants.
Les protestations éclatèrent, puis s’éteignirent. Privée de spectacle, la foule ne tarda pas à se disperser.
Ali fut conduit dans une cour abandonnée, derrière un entrepôt de grains. Edmond l’y attendait, accompagné de Jacopo.
Edmond fit ôter la chaîne et le bandage. Ali porta immédiatement sa main valide à sa bouche mutilée, puis redressa la tête. Il regarda Edmond.
– J’ai échangé mon fusil contre ta liberté, dit Edmond en arabe. Je ne te mentirai pas sur ce que j’ai fait. Mais dès maintenant, tu es libre. Je n’attends de toi ni gratitude ni confiance.
Ali le regarda sans baisser les yeux tandis qu’Edmond ajoutait :
– On va te soigner. Tu auras un toit et tu ne subiras pas le reste du supplice.
Ali prit la bourse, la posa aux pieds d’Edmond, puis se frappa la poitrine. Il désigna ensuite le yacht, dont on voyait les mâts derrière les toits.
Ému par la scène, Jacopo s’approcha et demanda :
– Il veut embarquer ?
Ali fit un signe de la tête. Edmond ne lui demanda pas si ce signe signifiait le choix, la peur ou la seule issue qu’il voyait. Il fit charger à bord des vêtements propres et des vivres.
À bord, on lui donna une cabine et on lui remit une arme. Il ne mangea presque rien durant deux jours. À Gênes, Edmond lui fit établir des papiers, puis lui remit une bourse et un billet pour rejoindre le port de son choix.
– Tu peux partir, dit-il. Je ne te retiendrai pas.
Ali prit le billet, le lut lentement, puis le posa sur la table. Il demanda une ardoise et y écrivit, d’une main hésitante : Je reste jusqu’à ce que je décide autrement.
Edmond lut la phrase deux fois, puis rendit simplement l’ardoise à Ali.
La troisième nuit, Jacopo trouva Ali assis près de la porte de la cabine d’Edmond.
– Que fais-tu là ? demanda-t-il.
Ali se contenta de regarder vers la porte. Jacopo entra prévenir Edmond :
– Il veille.
– Je n’ai pas besoin de garde.
– Lui, si.
Sans répondre, Edmond prit une couverture et la posa près d’Ali.
Quelques semaines plus tard, alors que le yacht glissait sur une mer presque immobile, Jacopo rejoignit Edmond à l’avant. Ali se tenait à quelques pas, tourné vers l’horizon.
– Tu l’as sauvé, dit Jacopo. Tu l’as aussi choisi parce qu’il ne peut pas parler. C’est bien cela ?
– Oui.
Jacopo tendit l’ardoise à Ali. Celui-ci la prit, la relut, puis hocha la tête.
– Il a choisi de rester, dit Jacopo. Ne change pas ce choix en dette.
Edmond relut l’ardoise, puis répondit :
– Je ferai attention.