Chapitre X. Les papiers de Haydée
Deux jours passèrent sans que le palais autorisât le départ. Edmond revint le matin et le soir ; il ne fut pas toujours admis auprès de Haydée. Ali, pendant ces visites, observait le secrétaire qui transportait les feuillets d’une pièce à l’autre. Le deuxième soir, il tira doucement la manche d’Edmond et lui montra deux liasses : celle qu’on portait au palais n’était pas celle qu’on venait de lire devant eux.
Edmond demanda qu’on les réunît. Le secrétaire prétendit qu’il s’agissait d’un double ; El-Kobbir le confirma trop vite.
« Alors nous pourrons les comparer », dit Edmond.
Ils les comparèrent. Une copie omettait le nom de Mondego. La seconde le portait. Le secrétaire invoqua le manque de place ; l’omission se trouvait au milieu d’une ligne restée presque vide.
Haydée prit les deux feuilles et les posa côte à côte.
« Lisez-les à voix haute. »
Le secrétaire lut la première, puis la seconde. Sur la seconde, le nom de l’officier manquait.
« Recommencez cette copie », dit Haydée. « Avec le nom. »
El-Kobbir voulut parler ; elle garda les yeux sur le secrétaire. Edmond demanda que les deux feuilles fussent envoyées ensemble à la vérification. Le marchand fit refaire la copie devant eux.
Lorsque les documents revinrent revêtus du sceau, Haydée demanda à l’interprète du port ce que celui-ci garantissait. Youssef était resté à Tunis ; l’homme avait été engagé par Rinaldi.
« Le sceau authentifie le reçu du marchand, expliqua-t-il.
— Qu’atteste-t-il exactement ? Que j’ai été vendue, ou que je peux partir ?
— Le reçu atteste le paiement. Il faut encore l’autorisation du palais. »
Haydée replia les pièces, puis les rouvrit à la page du sceau.
« Alors demandez-la. Je ne descendrai pas au port sans les deux papiers. »
Une fois les copies vérifiées, un officier du palais vint examiner l’acte. Il ne s’assit pas. Il lut le document debout, demanda si le prix avait été versé et voulut savoir pourquoi le négociant génois emportait les pièces anciennes. Edmond répondit que celles-ci appartenaient à Haydée et que leur présence rendait la transaction vérifiable.
« Le palais n’a pas besoin de connaître l’histoire de cette enfant », dit l’officier.
« Il a besoin de savoir qu’elle ne quitte pas la maison d’El-Kobbir par enlèvement. »
L’homme tourna vers Haydée un regard bref. Elle tenait le sachet contre elle. Edmond se tut.
Elle s’avança d’un pas et posa l’acte de vente devant l’officier.
« C’est le papier de ma vente », dit-elle dans le turc appris chez El-Kobbir. Elle posa l’index sur le sceau. « Regardez. »
L’officier examina le sceau. Le paiement ayant été reconnu, il apposa à son tour une marque sur une autorisation de départ jointe au reçu. Il ne prononça pas le mot liberté. Haydée non plus. Elle reprit ses pièces et les rangea sous son vêtement.
Avant de quitter la maison, elle demanda à voir la pièce où elle avait dormi. El-Kobbir voulut d’abord refuser ; il se ravisa en voyant Edmond attendre sans intervenir. Haydée entra seule. Elle en ressortit avec une petite boîte de bois, vide, qu’elle portait depuis son arrivée à Constantinople. Elle la glissa dans son sachet, auprès des actes.
Au port, Edmond lui montra le navire et lui expliqua qu’ils gagneraient d’abord la côte de Syrie, avant de rejoindre Damas. Il ne lui demanda pas de le suivre au-delà de la première étape. Haydée prit connaissance du trajet, puis choisit une cabine située à l’écart des appartements d’Edmond. Elle exigea que la clef lui fût remise à elle seule.
« Vous pourrez fermer la porte », dit-il.
« Et l’ouvrir sans vous demander la permission ? »
« Oui. »
Elle garda la clef dans la paume, sans répondre.
Le navire leva l’ancre au milieu de l’après-midi. Deux jours plus tard, à l’approche des Dardanelles, une embarcation vint à leur rencontre. Deux hommes montèrent à bord et demandèrent à voir Haydée. L’officier du palais avait envoyé une dernière vérification : le secrétaire d’El-Kobbir avait omis de transmettre une pièce, et le départ devait être suspendu jusqu’à ce que le dossier fût complet.
Edmond se demanda si l’omission venait réellement du secrétaire, ou si El-Kobbir cherchait encore à retenir une pièce dont il avait accepté de se dessaisir. Il aurait pu faire demi-tour, présenter le reçu et attendre une décision. Il se serait ainsi conformé aux formes, mais Haydée serait retournée dans la maison qu’elle venait de quitter.
« Les papiers sont ici », dit-elle.
Elle sortit le sachet, mais le garda dans sa main. « Lisez-les devant moi. »
L’interprète lut le reçu, puis l’autorisation de départ. Les visiteurs comparèrent les empreintes. L’un voulait encore une autre vérification.
Haydée posa le doigt sur les deux sceaux.
« C’est le même. »
Le plus âgé reprit les documents et les examina à la lumière. Il échangea quelques mots avec son compagnon, puis lui rendit l’autorisation. Ils ne prirent aucune pièce.
Les deux visiteurs redescendirent dans leur embarcation. Le navire reprit sa route. Haydée remit les pièces à leur place, puis gagna sa cabine. Elle ferma la porte derrière elle.
Edmond resta sur le pont jusqu’à ce qu’il eût cessé d’entendre ses pas dans le couloir. Il avait sa copie du reçu ; les actes originaux reposaient dans le sachet qu’elle gardait contre elle.
La mer s’ouvrait devant eux. Ali reprit son chemin vers le pont. Le navire devait gagner la côte de Syrie ; Edmond comptait ensuite rejoindre Damas par la route des caravanes.