Chapitre XXII. Le fils de Malte
En 1836, Edmond donna au comte une naissance maltaise. Il ne voulait pas de papiers fabriqués qui auraient pu être examinés à la lumière du jour ; il voulait quelques souvenirs vrais, répétés par des hommes qui n’auraient aucune raison de les inventer.
À Malte, il retrouva le vieux négociant rencontré plusieurs années plus tôt. L’homme se souvenait de navires et d’avaries mieux que des familles.
« Vous avez connu les Zaccone ? demanda Edmond.
— J’ai connu des Zaccone. C’est une famille qui a fourni des capitaines à tous les ports de cette côte.
— Vous souviendriez-vous d’un fils parti jeune et revenu riche ?
— Je me souviendrais qu’il est parti. Pour le reste, il faudrait le fils. »
Edmond ne lui demanda pas de certifier qu’il était cet homme. Il le laissa raconter les départs, les héritages et les maisons qui avaient changé de mains. À la fin du déjeuner, le négociant désigna la fenêtre.
« Une famille qui part en mer n’emporte pas toujours ses papiers. Elle emporte quelqu’un qui sait dire d’où elle vient. »
Edmond le remercia. Quelques mois plus tard, il lui écrivit sous le nom de Wilmore. Le vieillard montra la lettre à deux amis ; ils retinrent qu’un Anglais connaissait les Zaccone et qu’il avait dîné avec leur fils. Edmond n’avait demandé ni attestation ni faux acte. La conversation avait suffi à créer un souvenir vérifiable de leur rencontre.
Un notaire de La Valette, consulté pour l’achat d’une propriété, refusa le nom de Monte-Cristo dans la colonne réservée aux titres.
« Je peux inscrire le propriétaire et le lieu. Je ne peux pas faire de votre île une principauté. »
« Je ne vous le demande pas. »
« Vous demandez que le titre soit reconnu. »
« Je demande que le nom soit porté sur l’acte. »
Le notaire relut les pièces, puis raya le mot « seigneurie » que l’intermédiaire avait écrit dans la marge.
« Cela vous coûtera moins cher et vous attirera moins d’ennuis. »
Edmond accepta. Il ne voulait pas de souveraineté, seulement un nom que les salons pussent répéter sans demander de passeport à l’île. Le titre de comte avait déjà figuré sur le reçu d’El-Kobbir ; désormais il aurait une adresse, des lettres et des dépenses qui lui donneraient de l’épaisseur.
Il lui fallait aussi deux récits opposés. L’abbé Busoni dirait avoir connu l’enfant Zaccone ; Lord Wilmore parlerait d’un marin qui s’était enrichi pendant ses voyages. L’un serait charitable, l’autre hostile. Tous deux se contrediraient sur la jeunesse d’Edmond, mais s’accorderaient sur sa fortune.
Harcourt fut le premier à recueillir ces versions. Il rencontra Busoni dans une église de Rome, puis Wilmore dans une salle de jeu. L’abbé lui parla d’une famille pieuse et d’un enfant instruit ; l’Anglais évoqua des pontons, des naufrages et une fortune découverte en Thessalie. Harcourt revint chez Edmond avec ses notes, persuadé d’avoir découvert une contradiction.
« Le comte ne peut être à la fois un fils d’armateur et un matelot sans famille.
— Busoni a parlé d’un enfant. Wilmore, d’un marin.
— Lequel dit vrai ?
— Je ne vous ai pas demandé de choisir. »
Harcourt relut ses notes, puis les rangea. Il préférait posséder une énigme à reconnaître qu’il ne savait pas.
Edmond composa la suite de sa vie sans la dicter à personne. Il choisit un souvenir de port, une vieille chanson maltaise, le nom d’un bâtiment entendu dans la bouche du négociant. Il les plaçait différemment selon qu’il parlait comme l’abbé ou comme l’Anglais. Les anecdotes changeaient ; l’accent aussi. Le soin qu’il avait mis à fabriquer ces récits ne les rendait pas vrais. Il les rendait difficiles à vérifier sans avoir l’air de soupçonner ceux qui les racontaient.
Le premier acte de propriété où le notaire accepta le titre de comte fut établi sans mention de principauté. Edmond relut le document, corrigea une lettre de son nom et le rendit au notaire.
« Vous n’avez donc pas besoin que je vous appelle comte ? »
« Vous avez besoin de savoir à qui vous remettez l’acte. Le reste regardera les gens qui le liront. »
Le notaire plaça le papier dans son registre. Edmond signa. En sortant, il aperçut Harcourt qui attendait devant la porte avec une nouvelle question. Le titre venait de quitter la page ; déjà, il circulait dans une conversation.