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Mouvement III. Les erreurs et les créances · Chapitre 17 sur 28

La mesure de l’épée

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Chapitre XVII. La mesure de l’épée

Le médecin qui avait soigné le négociant recommanda à Edmond un maître d’armes. Il ne le fit pas par goût des combats : il avait vu Edmond, au chevet du malade, poser la main sur sa ceinture lorsqu’un domestique entra trop vite. Don Gennaro, lui, ne sut rien de cette scène. Il reçut son nouvel élève dans une salle donnant sur une cour où les garçons laissaient leurs chevaux.

Les murs étaient nus. Deux fleurets, trois épées d’exercice, un banc et une table composaient tout le mobilier. Don Gennaro avait enseigné à des fils de propriétaires et à quelques jeunes gens de la garnison. Il avait gardé l’accent d’un officier même lorsqu’il parlait de la pluie.

Il demanda à Edmond son âge, ses habitudes et la raison de sa visite. À la troisième réponse, il posa la plume qu’il tenait.

« Vous voulez vous défendre. Contre qui ?

— Je ne le sais pas encore.

— Voilà une réponse qui m’oblige à vous regarder avant de vous vendre une leçon. Prenez l’épée. »

L’assaut fut bref. Don Gennaro laissa une ouverture, Edmond s’y engouffra, fit sauter le fleuret de la main de son adversaire et sentit presque aussitôt la pointe d’une seconde arme sous sa gorge. Le maître ne s’était pas pressé. Son premier fleuret gisait au sol ; le second était déjà en place.

« Vous m’avez fait croire que vous aviez perdu l’arme. »

« Vous avez regardé le fleuret au sol. Vous avez oublié mon autre main. »

Edmond recula d’un pas. Il n’aimait pas qu’on lui parlât ainsi, mais il n’aimait pas davantage avoir été joué.

« Vous êtes rapide, reprit le maître. Cela se corrige moins facilement que la lenteur. »

« Je ne suis pas venu pour être corrigé.

— Vous êtes venu sans savoir contre qui vous défendre. Nous avons donc le temps. »

Il ne lui donna aucune autre leçon ce jour-là. Edmond repartit avec une douleur dans le poignet et l’envie de ne pas revenir. Il revint le lendemain.

Deux jeunes gens s’exerçaient dans la salle. Le plus grand, qui portait l’uniforme d’un élève de la garnison, riait de la maladresse de son camarade. Don Gennaro lui fit recommencer un mouvement ; l’autre laissa retomber son arme et s’essuya le front avec une colère d’enfant.

« Vous donnez vos leçons comme si nous devions tous partir à la guerre demain, dit-il. »

« Si vous continuez à laisser votre bras traîner, vous partirez peut-être avant l’heure », répondit le maître.

Le jeune homme remarqua Edmond, ses vêtements coûteux, son visage que la fatigue ne parvenait pas à rendre ordinaire.

« Un étranger qui achète un titre et des maîtres d’armes a de quoi s’occuper. »

Edmond s’approcha. Le garçon avait souri, mais ses doigts s’étaient refermés sur la poignée.

« Répétez-le. »

« Mon père m’a envoyé ici pour apprendre à commander, pas à recevoir des leçons d’un étranger. »

Don Gennaro se plaça entre eux. Il ne leva pas les mains ; il n’en eut pas besoin.

« Votre père vous a envoyé dans ma salle, Carlo. Ici, vous posez l’arme quand je le dis. »

Le jeune homme ricana, mais rangea son épée. Edmond demeura dans la salle. Il comprenait l’insulte ; il n’avait pas décidé si elle méritait une réponse.

Le maître le fit revenir le lendemain à la même heure. Il lui enseigna la distance, la garde, le mouvement qui permet de dévier une pointe sans courir vers celui qui la tient. Il ne nommait pas les leçons. Il exigeait seulement qu’Edmond recommençât tant que ses pieds ne devançaient plus sa main.

Les semaines passèrent. Edmond arriva parfois avant le maître. Il apprit les gestes assez vite pour agacer les élèves qui les répétaient depuis des mois. Quand il s’en aperçut, don Gennaro lui fit travailler avec le plus maladroit d’entre eux.

Ali assistait à certaines séances. Un jour, le maître lui tendit un fleuret. Ali le refusa et prit la canne posée contre le banc. Il connaissait quelques gestes pour éloigner un homme, protéger sa tête et se dégager d’une prise. Don Gennaro les corrigea sans lui demander où il les avait appris.

Edmond proposa de payer ces leçons supplémentaires. Ali posa la canne sur la table et indiqua la poussière de la salle, puis le balai rangé près de la porte. Don Gennaro accepta qu’il nettoyât la pièce après les exercices. Au bout de quelques jours, il lui donna la canne et lui dit de revenir lorsqu’il en aurait envie.

Le garçon en uniforme se nommait Carlo. Son père était officier dans la garnison ; le fils portait déjà l’assurance de ceux qui savaient qu’un nom lui éviterait des ennuis. Il ne s’était pas réconcilié avec Edmond, mais il avait cessé de le provoquer devant le maître.

Don Gennaro finit par organiser un exercice entre eux. Il leur demanda d’abord ce qu’ils souhaitaient obtenir.

« Toucher mon adversaire », répondit Carlo.

Edmond avait la même réponse au bord des lèvres. Il regarda la main du garçon, qui tremblait légèrement sur le fleuret.

« Terminer la leçon sans avoir à répondre de ce que nous aurons fait dehors. »

Don Gennaro ne commenta pas. Il donna le signal. Carlo se jeta en avant, comme s’il avait attendu toute la semaine de pouvoir se battre sans être repris. Edmond para deux fois, recula, puis arrêta sa lame avant l’épaule de son adversaire. Il n’avait pas touché Carlo. Celui-ci resta un instant immobile, puis recula.

Le maître rangea les armes. Carlo demanda à revenir le lendemain. Il ne s’excusa pas ; il n’en avait pas été question. Il avait seulement constaté qu’Edmond pouvait le toucher et qu’il ne l’avait pas fait.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Pour reprendre le fil
  2. Mouvement I. La dette et le départ
  3. Chapitre I. Le premier cap
  4. Chapitre II. Le correspondant
  5. Chapitre III. Le billet de Vassallo
  6. Chapitre IV. Le coffre et les comptes
  7. Chapitre V. La porte du palais
  8. Chapitre VI. La deuxième journée
  9. Mouvement II. Les témoins et les papiers
  10. Chapitre VII. L’homme qui choisit
  11. Chapitre VIII. Le détroit
  12. Chapitre IX. Le marchand et l’émeraude
  13. Chapitre X. Les papiers de Haydée
  14. Chapitre XI. La nuit des papiers
  15. Chapitre XII. La route des puits
  16. Chapitre XIII. La ville de pierre
  17. Chapitre XIV. Le courrier de Damas
  18. Mouvement III. Les erreurs et les créances
  19. Chapitre XV. Les cornues d’Adelmonte
  20. Chapitre XVI. Le flacon inversé
  21. Chapitre XVII. La mesure de l’épée
  22. Chapitre XVIII. Le défi
  23. Chapitre XIX. L’homme du quai
  24. Chapitre XX. La créance
  25. Mouvement IV. Les noms en circulation
  26. Chapitre XXI. Lord Wilmore
  27. Chapitre XXII. Le fils de Malte
  28. Chapitre XXIII. Les manières du monde
  29. Chapitre XXIV. Les lettres refusées
  30. Chapitre XXV. Ce qui lui appartient
  31. Mouvement V. Le seuil des apparences
  32. Chapitre XXVI. Le poignard de Vampa
  33. Chapitre XXVII. La grotte habitée
  34. Chapitre XXVIII. Le seuil de Rome

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