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Mouvement II. Les témoins et les papiers · Chapitre 12 sur 28

La route des puits

Version révisée le

Chapitre XII. La route des puits

Au printemps de 1832, Damas étouffait déjà sous la poussière lorsque Salim vint examiner les bagages. Il ne se présenta pas à Edmond comme un guide qui attendait qu’on le choisît. Il posa d’abord une main sur le flanc d’une bête, vérifia son chargement, puis demanda qu’on ouvrît les coffres.

« Vous connaissez mon prix, dit Edmond. Vous n’avez pas besoin d’inspecter jusqu’à mes livres. »

« Le prix paie le chemin. Il ne fait pas porter vos affaires par les chameaux. »

Salim souleva une caisse, la reposa et fit signe à un garçon de s’approcher. Le coffre que désignait Edmond contenait des instruments de mesure, du papier, plusieurs volumes et des objets dont il n’avait pas encore trouvé l’usage. Le guide en estima le poids sans même regarder ce qu’il y avait dedans.

« Celui-là reste ici. »

« Il m’est nécessaire. »

« Alors il vous sera nécessaire au retour. »

Edmond sourit comme s’il venait d’entendre une plaisanterie. Salim, lui, avait déjà tourné le dos. Il demanda qu’on répartît les outres entre deux bêtes, puis se pencha pour vérifier les liens. Les hommes qui chargeaient les animaux ne prenaient pas ses gestes pour des suggestions.

Haydée s’était approchée du coffre. Elle en connaissait le contenu, car Edmond lui avait montré les cartes qu’il comptait comparer aux récits des voyageurs.

« Vous pourrez en acheter d’autres à Palmyre ? demanda-t-elle. »

« Je pourrais en faire venir dix. »

« Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. »

Salim eut un bref rire, le premier depuis son arrivée. Il se redressa.

« Madame demande si l’on trouvera ces instruments là-bas. Je ne le sais pas. Mais je sais qu’une bête chargée de ce coffre boira comme une bête, et qu’un puits ne donnera pas davantage parce que son maître a de l’argent. »

Edmond regarda la caisse. Il avait préparé cette traversée avec soin, étudié les distances, relevé les étapes sur plusieurs cartes et fait acheter tout ce qui lui semblait pouvoir lui épargner une erreur. Pourtant, il laissa le coffre dans la cour. Il choisit un seul instrument et glissa son carnet dans sa poche.

Ali, qui n’avait rien dit, retira de son paquet une couverture épaisse. Il en plia une plus légère sur son bras. Salim vit le geste, mais ne le commenta pas. Haydée conserva ses papiers et la petite boîte de bois, dont la fente avait été consolidée par une bande de cuir.

Au moment où la caravane allait quitter la ville, un marchand se présenta avec deux ballots supplémentaires. Il avait payé une place pour ses marchandises et prétendait que le coffre retiré lui laissait l’espace nécessaire. Salim examina ses ballots, puis l’attelage.

« Il n’y a plus de place. »

« J’ai payé hier. »

« Hier, il n’y avait pas de vent sur le plateau. »

« Je paierai le supplément. »

« Ce n’est pas le supplément qui manque. »

Le marchand se tourna vers Edmond, comme s’il cherchait dans le voyageur le seul homme assez riche pour faire plier le guide. Edmond allait ouvrir la bouche lorsque Salim tira de sa ceinture la somme reçue la veille et la tendit au marchand.

« Prenez votre argent. Partez avec vos ballots. Vous arriverez peut-être avant nous, si vous trouvez une autre caravane. »

Le marchand hésita, vexé de recevoir son paiement devant les autres, puis compta les pièces une à une. Il repartit en jurant qu’il raconterait l’affaire à Damas. Salim n’y prêta pas attention. Il donna le signal du départ.

Les premiers jours, la route ne leur opposa que la chaleur et la lenteur des bêtes. Salim réglait les haltes avant que les animaux ne s’épuisent et faisait repartir la caravane quand les voyageurs auraient préféré rester assis. Il ne parlait pas pour distraire ses compagnons. Quand un homme lui demandait combien de temps il restait avant le prochain puits, il répondait par une distance, parfois par un geste, jamais par une promesse.

Le troisième jour, il annonça qu’ils attendraient le soir avant de franchir un plateau. Le vent avait changé. Une poussière jaune s’amassait à l’ouest, très loin, derrière une ligne de collines.

Edmond déplia sa carte sur le tapis d’une halte. Le passage qu’il proposait coupait une boucle et devait les rapprocher d’un ancien point d’eau.

« Si nous partons maintenant, nous gagnerons une demi-journée. »

« Si le puits est plein, dit Salim. Il ne l’est pas toujours. »

« La carte indique une source. »

« La carte a été dessinée l’année où la source coulait. »

Edmond posa un doigt sur l’itinéraire. Il avait comparé les cartes entre elles ; il avait aussi lu deux récits de voyageurs qui mentionnaient le passage. Rien, à ses yeux, ne justifiait de perdre des heures à attendre.

« Nous ne pouvons pas remettre chaque décision au vent. »

« Non, répondit Salim. Regardez les bêtes : elles ont tourné le dos au plateau. »

La phrase agaça Edmond plus que son sens ne l’aurait dû. Il replia la carte et ordonna de partir.

La caravane atteignit le plateau avant le milieu de l’après-midi. D’abord, le vent souleva quelques mèches de poussière autour des sabots. Puis il frappa les hommes de côté, sans rythme, avec une force qui faisait claquer les étoffes sur les selles. Les repères disparurent. Les bêtes baissèrent la tête. Un chamelier appela sa mule, mais sa voix fut emportée avant qu’on eût compris ce qu’il disait.

Salim cria de serrer les charges et de garder les outres au centre. Edmond fit avancer les voyageurs vers la paroi rocheuse qu’il croyait voir au nord. L’un des animaux glissa sur une pierre. Sa charge bascula, l’entraînant à genoux. Le chamelier qui tenait la longe fut jeté contre une caisse. Quand Ali et deux hommes eurent dégagé les ballots, ils découvrirent que la mule s’était blessé une patte. Une outre s’était rompue sous le poids des marchandises ; l’eau avait disparu dans le sable.

Edmond voulut retourner vers le passage qu’ils venaient de franchir.

« Nous ne retrouverons pas nos traces, dit Salim. »

« Nous retrouverons le point indiqué sur la carte. »

« Vous ne voyez plus la carte. »

« Je la connais. »

« Et moi, je connais ce vent. »

Il n’y eut pas de temps pour une autre discussion. Salim fit coucher les bêtes, ordonna aux hommes de s’attacher les uns aux autres par une longe et attendit que les rafales faiblissent. Edmond aida le chamelier blessé à s’abriter sous une toile. Lorsqu’il leva les yeux, Haydée maintenait près d’elle un garçon de la caravane, qui s’était écarté en cherchant son père. Elle avait noué un pan de son voile autour du visage de l’enfant. Le garçon ne pleurait pas ; il serrait dans son poing une petite figurine de bois couverte de sable.

La nuit descendit sans que le vent eût tout à fait cessé. Salim se releva le premier. Il frotta la poussière sur ses paupières, examina la pente des roches et attendit qu’une étoile se montrât entre deux déchirures de nuages. Puis il conduisit la caravane vers un ancien point d’eau, plus éloigné que celui de la carte.

Ils l’atteignirent après minuit. Il restait assez d’eau pour les voyageurs, pas assez pour rassurer les chameliers. Salim fit apporter les récipients et décida lui-même des parts. Edmond, qui avait payé le voyage et dont la gorge brûlait, reçut la même mesure que les autres.

« Je peux faire apporter davantage de Damas, dit-il. »

« Pas avant demain, répondit Salim. Ce soir, cette coupe suffit. »

Haydée but lentement. Elle posa ensuite son gobelet près du garçon. Il regarda son père avant d’y toucher ; l’homme lui fit signe de boire. À quelques pas, le chamelier blessé s’était assis près de sa mule, dont la patte ne supportait plus le poids. Edmond s’approcha avec un pan de toile pour aider à la décharger. Tout avait déjà été fait.

Il resta près de l’animal. Le chamelier examinait la blessure en silence. Edmond proposa de remplacer les provisions perdues ; le marchand qui les transportait secoua la tête : certaines caisses avaient été ouvertes par le choc, d’autres étaient introuvables. Il demanda ce qu’il fallait faire de la mule. Salim répondit qu’elle marcherait peut-être si on la déchargeait et si elle suivait à son rythme.

Au matin, les voyageurs se réunirent avant le départ. Salim donna les distances, les points d’eau et l’heure à laquelle il faudrait lever le camp. Edmond attendit qu’il eût fini.

« J’ai choisi le plateau après votre avertissement. Le chamelier a perdu une journée et sa mule ne peut plus porter. Je paierai les soins et les provisions. »

Salim regarda les bêtes qu’on préparait. « Les hommes ont entendu. Gardez votre argent pour le prochain puits. » Il monta en selle, puis retint sa bête jusqu’à ce que le chamelier eût repris sa place. La caravane repartit.

La mule avançait déchargée, guidée par le chamelier. Deux jours plus tard, ils atteignirent Palmyre.

Edmond régla le prix convenu, puis ajouta la somme des provisions perdues et du soin de l’animal. Salim compta les pièces, recommença le compte et tendit le reçu au chamelier.

« Continuez avec nous jusqu’à la prochaine étape. Je vous paierai la journée. »

Salim noua son paquet. « Vous trouverez quelqu’un d’autre. »

« Je préfère que vous veniez. »

« Cela ne m’oblige pas à rester. »

Il salua Haydée et Ali, puis partit vers Damas. Edmond sortit son carnet. La poussière s’était glissée dans la reliure ; plusieurs pages avaient gondolé. Il nota l’itinéraire, le puits, la date et le vent, puis laissa la plume au-dessus de la ligne suivante.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Pour reprendre le fil
  2. Mouvement I. La dette et le départ
  3. Chapitre I. Le premier cap
  4. Chapitre II. Le correspondant
  5. Chapitre III. Le billet de Vassallo
  6. Chapitre IV. Le coffre et les comptes
  7. Chapitre V. La porte du palais
  8. Chapitre VI. La deuxième journée
  9. Mouvement II. Les témoins et les papiers
  10. Chapitre VII. L’homme qui choisit
  11. Chapitre VIII. Le détroit
  12. Chapitre IX. Le marchand et l’émeraude
  13. Chapitre X. Les papiers de Haydée
  14. Chapitre XI. La nuit des papiers
  15. Chapitre XII. La route des puits
  16. Chapitre XIII. La ville de pierre
  17. Chapitre XIV. Le courrier de Damas
  18. Mouvement III. Les erreurs et les créances
  19. Chapitre XV. Les cornues d’Adelmonte
  20. Chapitre XVI. Le flacon inversé
  21. Chapitre XVII. La mesure de l’épée
  22. Chapitre XVIII. Le défi
  23. Chapitre XIX. L’homme du quai
  24. Chapitre XX. La créance
  25. Mouvement IV. Les noms en circulation
  26. Chapitre XXI. Lord Wilmore
  27. Chapitre XXII. Le fils de Malte
  28. Chapitre XXIII. Les manières du monde
  29. Chapitre XXIV. Les lettres refusées
  30. Chapitre XXV. Ce qui lui appartient
  31. Mouvement V. Le seuil des apparences
  32. Chapitre XXVI. Le poignard de Vampa
  33. Chapitre XXVII. La grotte habitée
  34. Chapitre XXVIII. Le seuil de Rome

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