Chapitre XXVII. La grotte habitée
Durant les derniers mois de 1837, Jacopo fit transporter à l’île des meubles que les hommes du yacht trouvèrent d’abord absurdes. Un tapis résistait mal à la roche humide ; une table sculptée exigeait quatre bras là où une caisse avait suffi. Les ouvriers revinrent plusieurs fois avec des outils et des provisions. Chacun ne vit qu’une partie du travail.
Le menuisier, un homme nommé Serra, demanda où il devait poser les cloisons. Edmond lui montra un plan. Serra le retourna deux fois, puis le posa sur ses genoux.
« Si je ferme ce passage, l’air ne passera plus.
— C’est ce que je souhaite.
— L’air n’est pas la seule chose qui passe. Vos hommes vont se heurter à ce mur tous les matins. »
Edmond allait répondre que les hommes sauraient s’y habituer. Jacopo, debout derrière eux, intervint.
« Il a raison. Faites un couloir plus étroit, pas un mur. »
Serra dessina une autre ligne. Il ne demandait pas d’en connaître la raison ; il voulait que la porte tînt droit et que ses ouvriers ne perdissent pas une journée à revenir.
Edmond accepta le changement. La grotte du trésor demeura séparée des pièces où l’on recevrait. Les accès furent déplacés ; les caisses d’or restèrent derrière la pierre. Jacopo donna les instructions aux ouvriers, puis les paya à mesure qu’ils achevaient leur part. Il ne leur demanda pas de jurer le secret. Il leur indiqua seulement que le propriétaire ne voulait pas qu’on entrât dans certaines pièces sans invitation.
Un apprenti découvrit un matin une jointure de roche derrière une tenture. Il y glissa la main. Jacopo le surprit avant qu’il eût pu toucher la serrure.
« C’est un endroit où l’on ne travaille pas.
— Je voulais savoir si le mur tenait.
— Il tient. C’est pour cela que tu ne dois pas y travailler. »
Il donna à l’apprenti une autre tâche, à l’autre bout de la pièce. Le garçon n’en parla pas aux autres ; il se souvenait surtout qu’on lui avait évité une journée de travail perdue.
Ali vint surveiller les installations. Il essaya les passages, vérifia les lampes et déplaça une tenture qui gênait la vue depuis une entrée. Les ouvriers avaient laissé un siège trop près du mur ; il le tira de quelques pouces, puis se plaça là où il pouvait surveiller l’entrée sans être vu du dehors.
Haydée ne s’installa pas sur l’île. Elle passa une partie de l’hiver dans une maison d’Italie avec Mme Vernet, après avoir fixé elle-même les conditions de son séjour. Elle écrivit à Edmond que le vent empêchait de lire dans le jardin et qu’elle avait trouvé une librairie où l’on ne commençait pas par lui demander à qui envoyer le compte. Il conserva sa lettre au-dessus de ses dossiers.
Un matin, Jacopo fit venir Pietro pour vérifier le chargement restant. Il fallait apporter de la vaisselle, des étoffes et plusieurs caisses dont les ouvriers n’auraient plus à s’occuper. Le jeune homme trouva une erreur de poids sur la liste. Il la corrigea de la même main qui avait lâché un cordage huit ans auparavant.
« Cette caisse est trop lourde pour être déplacée comme vous l’avez noté.
— C’est le poids de l’inventaire.
— L’inventaire ne la soulève pas. »
Jacopo contesta, puis se rendit à l’évidence quand deux marins essayèrent la caisse. Pietro avait raison sur le poids ; il se trompait sur la manière de l’attacher. Ils recommencèrent ensemble. La dispute dura jusqu’au déjeuner.
Edmond s’approcha de la porte, sans entrer. Les voix se turent un instant, puis le rire reprit après qu’il se fut éloigné.
Le soir, il visita les pièces achevées. À la lumière des lampes, les étoffes donnaient aux murs une profondeur qu’ils n’avaient pas le jour. Il posa la main sur une table ; le bois était froid, parfaitement sec. Dans la prison, l’eau tombait au même endroit, au milieu de la nuit. Edmond retira sa main et resta devant la porte.
Jacopo l’y rejoignit.
« Qui recevrez-vous ?
— Je ne sais pas encore.
— Il faudra le dire à Ali avant que le premier homme arrive.
— Ali saura quoi faire.
— Il faudrait qu’il sache aussi ce que vous attendez de lui. »
Edmond demanda à Ali de venir. Il lui montra les portes, les places et la manière dont on annoncerait un voyageur. Ali observa les angles, vérifia le trajet d’une porte à l’autre, puis désigna une entrée qui ne figurait pas sur le plan.
« Vous l’avez déjà repérée ? » demanda Edmond.
Ali posa la main sur la clef qu’il gardait et la remit dans sa poche. Il n’avait pas besoin de répondre.
Dehors, les ouvriers avaient laissé des traces qu’une pluie effacerait. Le yacht attendait dans la crique. Deux voiles passèrent au large sans s’approcher ; Jacopo les connaissait et ne les salua pas.
Une semaine plus tard, un patron de barque demanda s’il pouvait relâcher quelques heures sur l’île. Il ne souhaitait pas être nourri ; il voulait savoir si le nouveau propriétaire entendait fermer une crique que plusieurs équipages utilisaient depuis des années.
Edmond lui fit répondre qu’il n’interdisait pas la relâche, mais que personne ne descendrait vers les pièces aménagées sans y être invité. Le visiteur trouva l’arrangement acceptable. Il le répéterait à d’autres.
Jacopo nota l’accord dans le registre du bord et fit afficher près de la cambuse les deux règles de relâche que le patron de barque avait acceptées.
Quand les ouvriers eurent fini, Edmond retourna seul à la grotte. Il sortit la première feuille écrite à Marseille, celle que l’eau avait presque effacée. Trois colonnes apparaissaient encore ; dans la première, le mot « faits » résistait à l’eau. Il la rangea dans un tiroir vide du bureau neuf.