Chapitre XIV. Le courrier de Damas
Sur la route de Palmyre à Damas, la caravane s’arrêta au relais avant le coucher du soleil. Les bêtes avaient marché depuis l’aube ; les hommes se dispersèrent autour du puits, chacun cherchant une place à l’ombre. Edmond venait de faire descendre ses bagages quand un courrier s’approcha. Il avait une sandale fendue et tenait contre lui une lettre de Gênes.
Le cachet avait été rompu, puis refermé avec une cire d’une autre couleur.
« Qui l’a ouverte ? demanda Edmond.
— L’homme qui m’a avancé le prix de la course.
— Et vous lui avez laissé lire le contenu ?
— Il a payé le départ. J’ai payé le chemin. Si je reviens sans argent, il gardera ma mule. »
Le courrier n’avait pas l’air honteux. Il attendait son dû comme un artisan attend le prix de son ouvrage. Edmond lui remit la somme prévue, ajouta de quoi remplacer la sandale et lui demanda le nom du prêteur.
« Vous voulez lui faire payer la cire ?
— Je veux savoir qui l’a posée. »
L’homme donna le nom, reçut son argent et s’en alla vers le puits. Edmond examina la lettre. Le pli ne contenait rien de secret, mais les nouvelles qu’il apportait pouvaient être revendues à Damas avant même qu’il eût atteint la ville.
Le prêteur tenait une boutique d’étoffes à l’entrée du quartier des marchands. Il compta les pièces qu’Edmond lui présenta, puis reconnut sans détour avoir ouvert le pli.
« On m’a demandé de financer un messager vers un étranger. Je voulais savoir si cet étranger existait.
— La lettre ne vous était pas adressée.
— Le remboursement, lui, aurait été pour moi si le messager ne revenait pas. »
Il ne se cachait pas derrière une excuse. Le prêteur avait avancé l’argent et voulait savoir s’il le reverrait. Edmond ouvrit son carnet et posa le doigt sur la ligne du paiement.
« Faites-moi un reçu pour la course. »
Il lui indiqua ce qu’il voulait changer :
« À partir d’aujourd’hui, l’avance sera versée avant le départ. Le pli ira dans une enveloppe que vous ne pourrez pas ouvrir sans laisser une trace. »
Le prêteur prit la plume.
« Vous voulez que je signe votre reçu ?
— Je veux que vous inscriviez le prix que vous avez avancé et celui que je vous rends. »
Le prêteur indiqua qu’il n’avait pas de cire de la même couleur que celle de Gênes. Edmond nota le détail et paya le messager pour le retour. Le prêteur relut la somme avant de la signer. Chacun repartit avec une preuve de ce que l’autre lui devait.
Depuis leur première rencontre, Vassallo marquait les dépêches selon l’origine des nouvelles : un trait pour ce qu’un correspondant lui avait rapporté, deux pour ce qu’il avait fait vérifier. Cette lettre ne portait qu’un trait. Elle disait que Danglars avait accru ses intérêts dans la banque et obtenu l’appui de créanciers puissants ; que Fernand recevait de nouveaux soutiens dans l’armée française ; que Villefort poursuivait son ascension dans la magistrature. Les trois noms étaient entourés, mais aucun des renseignements n’était accompagné d’une pièce.
Il replia le courrier. Dans la cour du relais, Haydée riait avec Mariam, qui venait de rejoindre sa famille après leur voyage vers Palmyre. L’une des femmes lui avait donné une feuille de papier. Haydée la tenait à l’écart de la poussière, mais n’avait encore rien écrit.
Quand elle entra dans la boutique, elle demanda au marchand des feuilles ordinaires et de l’encre. Il posa devant elle du papier fin, d’un prix extravagant, puis regarda Edmond comme s’il attendait qu’il réglât l’achat.
« Je demande le prix, dit Haydée, pas un tuteur. »
Le marchand corrigea son chiffre. Elle posa sa bourse sur le comptoir, compta les pièces et réclama deux feuilles de plus pour le même prix. Il protesta, puis céda. Elle choisit les feuilles les plus épaisses et demanda où trouver quelqu’un qui saurait écrire une adresse grecque sans en changer l’ordre.
Edmond attendit dehors. Elle le rejoignit avec ses achats, sans lui dire à qui elle voulait écrire.
« Vous avez trouvé le nom ? demanda-t-il.
— J’ai trouvé un homme qui peut écrire. Ce n’est pas la même chose. »
Elle poursuivit son chemin. Edmond ne la suivit pas jusqu’à sa porte.
Le lendemain, il remit deux lettres au prêteur. La première donnait ses instructions sur les comptes. La seconde demandait à Vassallo s’il pouvait retrouver Adelmonte, le savant sicilien dont Faria avait prononcé le nom autrefois. Edmond n’avait jamais rencontré cet homme ; il ne voulait pas que la demande fût présentée comme une recommandation.
La réponse arriva quelques semaines plus tard, sur la côte. Adelmonte vivait toujours à Taormine. Il ne promettait aucune leçon et ne recevait aucun élève annoncé par un banquier. Il acceptait parfois de parler avec les voyageurs qui commençaient par regarder son jardin.
Edmond relut la dernière phrase. Haydée, assise près de lui, achevait sa lettre en grec. Elle plia le papier, le glissa dans une enveloppe et nota elle-même le nom du relais où elle souhaitait qu’on le remît.
« Vous partez en Sicile ? demanda-t-elle.
— Je veux rencontrer Adelmonte.
— Et s’il ne veut pas vous recevoir ? »
Edmond replia le billet de Vassallo.
« Alors j’aurai vu son jardin. »
Haydée posa son enveloppe à côté de son sachet de documents. Elle ne demanda pas si leurs deux voyages se confondraient. Le courrier repartit avant l’aube avec les deux lettres, chacune dans son propre pli.