Chapitre XXIV. Les lettres refusées
Au début du printemps, Delatour apporta trois lettres qu’il aurait préféré ne pas écrire. Elles recommandaient le comte auprès de maisons où l’on ne se contentait pas de lire une signature : on en connaissait l’auteur, sa fortune et parfois le parent qui l’avait autrefois aidé à obtenir sa place.
Edmond les examina avec une satisfaction trop visible.
« Vous pouvez les ouvrir, dit Delatour. Je les ai laissées ainsi pour que vous sachiez ce qu’elles promettent.
— Votre discrétion vous honore.
— Elle me protège. »
La première lettre vantait l’instruction du voyageur. La deuxième attestait qu’il avait été reçu à Rome avec considération. La troisième demandait qu’on lui fît connaître quelques hommes capables de l’aider dans des affaires. Aucune ne disait d’où venait son argent.
« Vous n’avez pas parlé de ma naissance.
— Je n’y étais pas. »
Edmond sourit, replia la lettre et la rangea parmi les trois autres. Il ne demanda pas à Delatour d’ajouter ce qu’il n’avait pas voulu écrire.
Une quatrième feuille se trouvait sous les trois autres. Elle portait l’adresse d’une maison française dont le maître pouvait connaître des magistrats. Delatour lui avait demandé quelques jours plus tôt si le colonel accepterait de présenter le comte. La réponse était arrivée la veille : avant toute audience, le nom de l’étranger devait être communiqué à Villefort. Le colonel correspondait avec le magistrat et devait à Fernand sa première recommandation dans l’armée. Delatour n’avait pas signé de lettre d’introduction.
« Celle-là, je ne l’écrirai pas.
— Pourquoi ?
— Le billet dit que Villefort sera prévenu. Le colonel correspond aussi avec Fernand. Vous ne pourrez pas décider lequel des deux l’apprendra le premier. Vous voulez les approcher sans leur annoncer votre arrivée.
— Vous en êtes sûr ?
— Je viens de vous montrer sa réponse. Ce que Villefort en fera, je l’ignore. Mais il saura que vous cherchez à l’approcher, et je ne signerai pas une lettre qui l’aiderait à vous trouver. »
Edmond reposa la feuille. Il pouvait inventer un procès, une créance ou une vieille amitié. Il regarda les trois lettres que Delatour avait acceptées de signer.
« Je trouverai une autre voie.
— Alors trouvez-la sans me demander de signer celle-ci. »
Ils ne se querellèrent pas. Delatour laissa les trois lettres et reprit la quatrième.
Le lendemain, le colonel vint trouver Edmond et Delatour avant son départ pour Naples. Il avait laissé son uniforme dans sa chambre et tenait ses gants à la main.
« Je ne voulais pas que vous appreniez mon refus par le billet de Delatour, dit-il à Edmond. Vous m’aviez demandé une porte ; je viens vous expliquer pourquoi je ne l’ouvre pas.
— M. Villefort sait que j’ai cherché à le joindre ?
— Il sait que j’ai posé la question. Je lui ai écrit pour savoir s’il avait une raison de vous recevoir. Il m’a demandé, en retour, si je vous connaissais. J’ai dû répondre que je vous avais rencontré à Rome, et que je n’avais pas de motif de vous recommander.
— Vous pouviez lui en donner un.
— Je pourrais vous faire un compliment. Ce serait précisément ce qu’il attendrait de moi, et ce ne serait pas une réponse. »
Edmond le regarda. Le colonel gardait la tête droite, mais ses doigts avaient froissé les gants.
« Vous devez aussi quelque chose à Fernand, dit Edmond.
— Il m’a fait recommander à l’armée quand j’étais jeune. Je n’ai pas oublié le service. Mais une recommandation ne m’oblige pas à en donner une autre à un homme que je connais depuis quelques mois.
— Il saura donc que je suis ici.
— Villefort connaît votre nom depuis ma lettre. Je lui ai dit que je vous avais rencontré à Rome ; je ne lui ai donné aucune raison de vous recevoir. Je n’ai rien écrit à Fernand. Ce qu’ils en feront m’échappe. »
Le colonel posa les gants sur la table, comme s’il avait fini une visite officielle. Delatour ne lui demanda pas de rester. Il salua Edmond, puis s’en alla sans réclamer de réponse.
Le soir, Edmond invita Delatour à dîner. L’ancien secrétaire accepta et apporta le livre qu’il lui avait promis. Ils parlèrent d’une rue de Rome où les voitures s’embourbaient depuis trois jours, puis d’un ambassadeur prussien qui avait quitté son poste sans saluer personne. Les lettres restèrent dans le tiroir.
Haydée reçut le même jour une réponse à l’une des lettres envoyées depuis Damas. Une femme grecque établie dans un port d’Italie avait connu des gens de Janina. Elle ne promettait pas de retrouver une famille ; elle offrait de poser des questions et de transmettre les noms qu’elle recueillerait.
La maîtresse de français, Mme Vernet, aida Haydée à lire l’adresse. Ancienne gouvernante, elle vivait de leçons et d’un petit travail de copie. Elle avait fixé elle-même le programme de ses leçons et refusé qu’on lui dictât les réponses à faire aux questions de son élève. Edmond l’avait trouvée exigeante ; Haydée l’avait retenue précisément pour cela.
« Vous souhaitez répondre tout de suite ? demanda la maîtresse.
— Je souhaite la voir. »
Mme Vernet posa la lettre. La rencontre demanderait un voyage de quelques jours. Il faudrait trouver une voiture, fixer le prix et choisir une auberge. Haydée demanda qu’on lui expliquât ces détails, au lieu de les régler à sa place.
Edmond apprit le projet à table. Il proposa d’envoyer quelqu’un faire venir la correspondante à Rome. Haydée répondit qu’elle lui avait offert son accueil, non qu’elle lui devait un déplacement.
« Ce serait plus simple, dit-il.
— Pour vous. »
Mme Vernet l’accompagnerait. Ali se proposa pour le voyage. Haydée accepta sa présence après lui avoir demandé, par leurs gestes désormais familiers, s’il voulait voir la mer ou veiller sur elle. Ali répondit en montrant la lettre et la route. Il voulait l’aider à arriver là où elle avait décidé d’aller.
La veille du départ, Haydée demanda le double du reçu d’El-Kobbir. Edmond le cherchait dans son secrétaire ; une autre feuille, où son nom figurait près de celui de Fernand, glissa avec le dossier. Elle l’aperçut avant qu’il eût refermé le portefeuille.
Il lui tendit la copie demandée. Elle la prit, mais son regard revint au secrétaire.
« Qu’avez-vous fait écrire sur moi ? »
Edmond n’eut pas le temps de répondre. Le domestique annonça Delatour. Haydée reprit la copie du reçu et la glissa dans son manteau.
Elle quitta la pièce. Le lendemain, elle fit annuler le départ.