Chapitre XIX. L’homme du quai
En 1834, Edmond revint à Trieste sous les habits de l’agent anglais qui s’était présenté chez Morrel cinq ans plus tôt. Jacopo l’y attendait avec le yacht. Depuis leur séparation à Malte, le marin avait transporté des lettres, surveillé des réparations, engagé puis renvoyé un homme qui buvait trop, et tenu des comptes qu’il trouvait beaucoup plus fatigants que la mer.
Il apporta son cahier à l’auberge. Pietro avait recopié certaines pages ; son écriture était devenue plus ferme à mesure que sa main guérissait. Edmond parcourut les chiffres. Une somme destinée aux réparations avait servi à payer le passage de la famille d’un marin mort à Livourne.
« Vous ne m’avez pas écrit à ce sujet.
— J’ai écrit. Vous étiez en Syrie. Quand j’ai su où faire suivre la lettre, la femme était déjà partie.
— Il aurait fallu attendre mes instructions.
— Elle avait trois enfants et le créancier de son mari devant la porte. J’aurais pu lui dire d’attendre avec les comptes. Je ne l’ai pas fait. »
Jacopo ne haussa pas la voix. Il poussa le cahier vers Edmond et posa son doigt sur la somme.
« Si vous voulez la reprendre sur ma part, faites-le. Mais vous saurez pourquoi elle manque. »
Edmond relut la ligne, ajouta le paiement dans la colonne des secours et referma le cahier. Jacopo reprit le registre, sans attendre d’éloge.
Ils descendirent ensemble vers le quai. Haydée avait choisi de rester à l’auberge avec une femme engagée pour l’accompagner pendant les séjours à terre. Ali suivait le chargement. Edmond pouvait, pour quelques heures, être l’Anglais venu inspecter un navire.
Près d’un entrepôt, un homme se retourna au bruit d’une poulie. Il portait une veste de marin, un bonnet tiré bas et tenait un paquet enveloppé de toile. Edmond le reconnut avant qu’il eût levé les yeux.
Penelon.
Le nom lui revint avec une odeur de goudron et le grincement d’une voile qu’on descend. Penelon avait vieilli. Il appuyait toujours une hanche pour ménager l’autre jambe.
Edmond continua d’avancer. Penelon regarda d’abord le yacht, puis le visiteur anglais. Il l’avait vu chez Morrel, le jour où l’on avait accordé au vieil armateur le délai dont il avait besoin. Il ne pouvait savoir qui se trouvait sous les favoris clairs ; il pouvait se souvenir du visage de son bienfaiteur.
Il fit un pas. Le paquet qu’il tenait glissa contre sa jambe. Une poulie claqua au-dessus de lui, et les hommes du quai se retournèrent tous ensemble.
Jacopo répondait à un commissionnaire. Edmond s’arrêta devant un colis pour laisser passer deux porteurs. Penelon n’avait plus que quelques pas à faire. Il aurait pu appeler « monsieur ». Il aurait pu demander si l’Anglais avait connu autrefois un capitaine nommé Dantès.
Aucun de ces mots ne lui vint. Il serra le paquet contre lui.
Edmond reprit sa marche. Un chariot passa entre eux. Quand Penelon put voir de nouveau le yacht, un marin en retirait la passerelle.
Edmond était à bord. Il demanda qu’on vérifiât une manœuvre dont il connaissait déjà l’état, monta près de la barre et attendit que le chariot eût disparu.
« Vous le connaissiez ? demanda Jacopo. — Il était sur le Pharaon. »
Jacopo observa le quai. Il ne demanda pas si Edmond voulait le faire rappeler.
À l’auberge, Haydée l’interrogea pendant le dîner. Elle avait vu son silence changer lorsqu’il était entré.
« Vous avez rencontré quelqu’un ? — Penelon. »
Elle posa sa cuillère.
« Le marin du Pharaon ? »
Edmond acquiesça.
« Vous êtes reparti sans lui demander s’il vous avait reconnu. »
Il prit son verre, puis le reposa sans boire.
« Je ne sais pas ce qu’il a reconnu. »
Ali, qui avait porté les derniers bagages, posa le paquet de voyage près de la porte. Il y avait glissé la perruque et les favoris clairs. Edmond les prit. Le miroir de l’auberge lui rendit le visage d’un Anglais que Penelon avait déjà rencontré.
Le lendemain, le yacht quitta Trieste avant que les quais fussent encombrés. Pietro, à l’avant, chantonnait un air de Livourne. Edmond en reconnut la première phrase ; Penelon le sifflait parfois sur le Pharaon lorsqu’il travaillait aux cordages.
Il se détourna vers la mer. La lettre qu’il aurait pu écrire à Morrel resta dans sa cabine, sans adresse.