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Mouvement IV. Les noms en circulation · Chapitre 25 sur 28

Ce qui lui appartient

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Chapitre XXV. Ce qui lui appartient

Quelques semaines après avoir annulé son voyage, Haydée demanda à lire le dossier qu’elle avait aperçu dans le secrétaire. Edmond le lui remit. Il contenait des lettres, des relevés de fortune et des notes sur les carrières de Danglars, de Fernand et de Villefort. Une page séparait les faits des rumeurs ; une autre indiquait les renseignements qu’il restait à vérifier. Son nom revenait dans l’une comme dans l’autre.

Le reçu de Bellandi et l’offre de la banque de Danglars étaient classés parmi les faits. Ils établissaient que la maison avait racheté une créance puis proposé un crédit garanti par un navire. Ils ne prouvaient pas qu’elle eût provoqué la fausse dépêche de Vassallo.

Haydée s’arrêta sur le nom de Bellandi, inscrit au bas de l’offre.

« Il vous a autorisé à garder son nom ?

— Il m’a permis de copier les clauses, mais il veut être consulté avant que je fasse circuler son nom.

— Alors notez-le ici. »

Edmond prit la plume et inscrivit en marge : « Demander l’accord de Bellandi avant toute communication de son nom. » Haydée vérifia la phrase, puis posa la feuille près du reçu d’El-Kobbir.

Elle lut d’abord les dates. Puis elle posa la copie du reçu à côté des notes où son nom revenait.

« Vous avez gardé une copie de tout ce que vous avez appris sur moi.

— J’ai gardé les pièces qui peuvent établir ce que Fernand a fait.

— Et cette page ? »

Elle lui montra le projet d’une audience. Edmond y avait noté les questions qu’un enquêteur poserait, l’ordre dans lequel il ferait comparaître les témoins et le moment où Haydée remettrait ses pièces. Une phrase disait qu’elle confirmerait la vente.

« J’ai prévu le cas où vous accepteriez de parler, dit-il.

— Je ne l’ai pas accepté.

— Non.

— Alors retirez cette phrase. »

Edmond reprit la feuille. Il avait préparé une autre réponse, mais la rature serait plus courte. Il biffa la ligne.

Haydée suivit le trait d’encre.

« Gardez votre copie du reçu. Elle prouve le paiement. Mes lettres restent dans mon coffret. Je n’ai pas décidé si je témoignerai. Vous ne parlerez pas en mon nom.

— D’accord.

— Écrivez-le. »

Edmond ajouta les deux conditions au dossier et lui montra la page. Elle vérifia les mots, puis repoussa la feuille vers lui.

La porte s’ouvrit. Delatour venait apporter des nouvelles de Paris. Il s’arrêta devant le dossier étendu.

« Vous aviez signé les trois lettres du comte, dit Haydée. La quatrième aurait conduit à Villefort.

— C’est ce que je craignais.

— Saviez-vous qu’il avait préparé cette audience ?

— Non. »

Delatour posa ses gants près de la lampe. Il regarda la page raturée, puis demanda à Haydée si elle voulait que l’acte fût dressé devant témoin. Elle répondit qu’elle le lirait d’abord. Il accepta de le préparer sans en faire circuler de copie.

Elle demanda aussi qu’une somme suffisante pour un voyage fût placée à son nom et qu’elle en gardât la clef. Edmond donna l’ordre au banquier le soir même.

Il lui remit le texte le lendemain. Haydée le fit corriger deux fois. Elle conserva son exemplaire dans le coffret de bois, auprès des actes de naissance et de baptême.

Ali reçut aussi une bourse et une cabine dont il gardait la clef. Edmond lui montra les comptes : aucune somme ne serait portée à son nom comme une dette à rembourser. Ali regarda les chiffres, puis son compagnon. Il préleva quelques pièces, rendit le reste et choisit de garder le prix d’un passage qu’il comptait faire seul un jour. Il ne demanda pas quand.

Mme Vernet avait réservé les chambres du premier relais et fait boucler les malles. Haydée garda sur elle la lettre de la femme qui les attendait. Edmond fit porter des provisions à la voiture, puis s’abstint d’envoyer derrière eux un homme dont ils n’auraient pas connu la présence.

Haydée partit avec Mme Vernet et Ali vers le port indiqué dans la lettre. Mme Kallergi vivait dans une maison étroite, entre un atelier de voiles et une cour où l’on séchait des filets. Les familles de Janina se reconnaissaient parfois au nom, plus rarement à une parenté certaine. Mme Kallergi avait quitté la région avant la chute d’Ali-Pacha. Elle ne prétendit pas avoir connu la maison de Haydée. Elle sortit plutôt un cahier de chansons qu’elle avait gardé dans un coffre de voyage.

« Votre mère chantait-elle ceci ? » demanda-t-elle.

Haydée reconnut le refrain, mais pas la voix. La mélodie était celle que Mariam avait reprise à Palmyre ; les paroles variaient d’une famille à l’autre. Mme Kallergi en connaissait une autre version. Elles la chantèrent ensemble, lentement, en s’arrêtant pour corriger un mot.

Après le repas, la veuve posa devant Haydée les noms de deux femmes auxquelles elle pourrait écrire. L’un était incertain ; Haydée le raya elle-même. Elle paya le messager, puis rédigea une lettre où elle demandait à la destinataire si elle accepterait de la recevoir, sans se présenter comme héritière d’un nom que personne ne pouvait confirmer.

Elle choisit de rentrer à Rome le lendemain. Dans sa lettre à Edmond, elle annonça aussi qu’elle correspondrait avec Mme Kallergi et qu’elle déciderait plus tard si elle ferait le voyage suivant.

À leur retour, Ali rapporta une canne achetée sur la route. Mme Vernet avait trouvé du travail pour une cousine auprès d’une famille grecque. Haydée gardait ses lettres dans le coffret restauré ; elle n’en donna pas la clef à Edmond.

Le soir, elle posa sur la terrasse la réponse qu’elle avait préparée.

« Vous poursuivrez Fernand ? »

« Oui. »

« Gardez la copie du reçu. Elle prouve qu’il a reçu de l’argent. Mes lettres, je les reprends. »

Elle lui rendit le duplicata et retourna à ses lettres. Edmond ouvrit le dossier, prit la plume et raya son nom sur la page où il avait prévu sa comparution. Il ne remplaça pas le nom par une autre formule.

Au début de l’été, il partit pour Paris sous le nom de Lord Wilmore. Il donna à Haydée l’adresse de l’hôtel où le courrier pourrait le joindre et la date prévue de son retour. Elle inscrivit ces renseignements dans son carnet, puis lui parla d’une nouvelle lettre envoyée à Mme Kallergi.

Harcourt le conduisit chez la baronne Danglars, qui recevait ce soir-là dans une maison pleine de visiteurs. Les conversations s’y croisaient sans s’interrompre : près des fenêtres, des hommes parlaient de la Bourse ; autour du piano, deux dames comparaient les voix des chanteuses italiennes ; dans le petit salon, un magistrat racontait une affaire dont les noms changeaient à chaque version. La baronne passait de l’un à l’autre sans donner l’impression de quitter personne.

Elle n’accueillit pas Wilmore au seuil. Elle acheva d’abord d’écouter un jeune officier qui voulait être présenté à son mari, puis lui indiqua une chaise près de la cheminée.

« Lord Wilmore, Harcourt a fait de vous un sujet de conversation.

— Il a aussi donné un nom ?

— Celui de la sœur de lord Drummond. Elle n’était pas là ; je le lui ai rappelé. Il s’est tu tant que je suis restée près de lui.

— Et après ?

— Après, il est revenu à vous. »

Elle fit signe au domestique de servir le thé, puis revint à Edmond.

« Vous m’avez rendu service.

— Je ne le savais pas.

— Vous auriez pu confirmer le nom.

— Je ne le connaissais pas.

— Harcourt n’a pas besoin qu’on le connaisse pour le répéter. »

Elle gardait sur Wilmore un regard attentif. Depuis le grand salon, on l’appela ; elle ne se retourna pas encore.

« Vous avez parlé à Harcourt d’un ami lésé par le comte de Monte-Cristo. Vous ne m’avez donné ni son nom ni la nature du tort. Je ne vous demanderai pas le premier ; j’ai besoin de connaître la seconde si vous attendez de moi que je reçoive les deux hommes. Cette affaire touche-t-elle mon mari ?

— Elle ne concerne pas la banque.

— Bien. Je voulais savoir si je devais parler à Danglars avant de vous répondre. »

Elle se leva pour répondre à un invité qui l’appelait depuis le grand salon. Avant de le rejoindre, elle revint à Wilmore.

« J’écrirai au comte de Monte-Cristo et lui dirai qu’un homme est venu dans ma maison au nom d’un ami qu’il ne veut pas nommer. Je voudrais entendre le comte répondre lui-même. Vous pourrez rester ou partir quand il viendra ; je ne vous demanderai pas de le convaincre.

— Vous l’inviterez donc sans savoir s’il viendra.

— Vous êtes venu sans savoir si je vous recevrais. Nous en sommes quittes pour ce soir. »

Elle rejoignit ses invités et présenta Wilmore à un homme qui voulait lui parler des chevaux anglais. La soirée continua. Personne ne demanda de nouvelle version de l’histoire. Au moment de prendre congé, Edmond vit la baronne remettre une carte à Harcourt, qu’elle chargeait de la faire suivre au comte. Il regagna Rome avant la fin de l’été.

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Sommaire

  1. Avant-propos. Pour reprendre le fil
  2. Mouvement I. La dette et le départ
  3. Chapitre I. Le premier cap
  4. Chapitre II. Le correspondant
  5. Chapitre III. Le billet de Vassallo
  6. Chapitre IV. Le coffre et les comptes
  7. Chapitre V. La porte du palais
  8. Chapitre VI. La deuxième journée
  9. Mouvement II. Les témoins et les papiers
  10. Chapitre VII. L’homme qui choisit
  11. Chapitre VIII. Le détroit
  12. Chapitre IX. Le marchand et l’émeraude
  13. Chapitre X. Les papiers de Haydée
  14. Chapitre XI. La nuit des papiers
  15. Chapitre XII. La route des puits
  16. Chapitre XIII. La ville de pierre
  17. Chapitre XIV. Le courrier de Damas
  18. Mouvement III. Les erreurs et les créances
  19. Chapitre XV. Les cornues d’Adelmonte
  20. Chapitre XVI. Le flacon inversé
  21. Chapitre XVII. La mesure de l’épée
  22. Chapitre XVIII. Le défi
  23. Chapitre XIX. L’homme du quai
  24. Chapitre XX. La créance
  25. Mouvement IV. Les noms en circulation
  26. Chapitre XXI. Lord Wilmore
  27. Chapitre XXII. Le fils de Malte
  28. Chapitre XXIII. Les manières du monde
  29. Chapitre XXIV. Les lettres refusées
  30. Chapitre XXV. Ce qui lui appartient
  31. Mouvement V. Le seuil des apparences
  32. Chapitre XXVI. Le poignard de Vampa
  33. Chapitre XXVII. La grotte habitée
  34. Chapitre XXVIII. Le seuil de Rome

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