Chapitre XVI. Le flacon inversé
Edmond commença par le chemin de la ville basse. Paolo avait de la famille près du marché et un oncle qui tenait une petite échoppe. Il n’était passé ni chez ses parents ni chez son oncle. À chacune de ses questions, Edmond obtenait le même visage inquiet : un garçon que l’on cherchait pour avoir fait du mal à un malade devenait plus difficile à retrouver qu’un garçon qui avait simplement peur.
Il changea donc sa question. Il demanda où Paolo allait lorsqu’il voulait travailler seul.
L’oncle montra un escalier qui montait vers les jardins. Edmond le suivit. Ali, qui l’avait accompagné sans connaître encore toute l’affaire, s’arrêta à un embranchement et ramassa un morceau de papier humide. Une liste de noms grecs y figurait ; Edmond reconnut l’écriture appliquée de son jeune élève.
Ils trouvèrent Paolo dans une remise ouverte, derrière des caisses vides. Il ne tenta pas de fuir. Il demanda seulement si le négociant était mort.
« Le médecin était encore auprès de lui quand nous sommes partis, répondit Edmond. »
Paolo enfouit sa tête entre ses mains. Il attendait un accusateur ; cette réponse sans verdict l’effrayait davantage.
« Qu’avez-vous changé dans le registre ? »
« L’heure. Je devais préparer le flacon avant la visite de l’abbé ; j’ai terminé après. Les deux préparations étaient sur la table sans étiquette. J’ai cru les reconnaître à leur place, puis la servante m’a dit qu’on avait déplacé le plateau. J’ai compris que je n’avais pas vérifié. »
Il pressa ses paumes contre ses yeux. Edmond lui laissa le temps de reprendre.
« En avez-vous parlé à quelqu’un ?
— Non. J’ai gratté la ligne et changé l’heure. Je pensais qu’on verrait seulement que j’avais fini le travail. Je ne voulais pas qu’on me renvoie.
— Vous saviez que le médecin attendait une réponse.
— Oui. »
Edmond resta debout devant lui. Il posa le registre près de la note du médecin et aligna les heures. L’encre fraîche de la correction brillait encore.
Ali s’assit sur une caisse, à l’entrée de la remise. Il posa les mains sur ses genoux et laissa la porte libre. Paolo finit par se lever.
« Je reviendrai, dit-il. Mais je ne veux pas qu’on me conduise comme un voleur. »
Edmond lui indiqua l’escalier. Ils le laissèrent marcher devant.
Adelmonte les attendait dans le laboratoire. Il fit raconter à Paolo chaque geste du matin, sans le secourir lorsqu’il hésitait, sans lui suggérer une excuse. Puis il appela le domestique qui avait nettoyé la table. L’homme avait effectivement déplacé deux flacons ; il avait cru les remettre à leur place. Paolo avait omis de vérifier l’un d’eux et porté la mauvaise préparation dans un récipient correctement étiqueté.
Edmond reprit le flacon. L’étiquette portait le bon nom ; l’heure inscrite au registre était fausse. Il posa les deux pièces côte à côte et retira sa main.
L’abbé fit noter les faits sur une nouvelle feuille. Chacun signa ce qu’il avait vu ou fait. Puis il posa devant Paolo le registre corrigé et lui demanda de signer à côté de l’heure qu’il avait falsifiée.
Le médecin revint à la tombée du jour. Le malade avait repris connaissance. Son état restait fragile ; le médecin réservait encore son jugement sur les suites de la crise. Il écouta les explications, prit les notes et repartit sans complimenter personne.
Paolo voulut s’approcher de l’abbé. Celui-ci lui désigna le laboratoire.
« Vous travaillerez avec moi demain. Vous ne préparerez plus rien seul tant que je ne vous l’aurai pas dit. Et vous irez expliquer à la famille pourquoi elle a attendu une journée pour savoir ce qui avait été donné à son père. »
Le garçon accepta la première condition avec soulagement, la seconde avec un visage défait. Edmond proposa de l’accompagner.
« Non, répondit Paolo. Si vous êtes là, je vous laisserai parler. »
Il y alla seul. À son retour, il ne raconta pas la scène. Il remit à sa place le livre grec qu’Edmond lui avait ouvert, puis prit une feuille blanche pour refaire le registre.
Quelques jours plus tard, Adelmonte montra à Edmond une préparation qu’il employait avec précaution. Il reprit avec lui les observations, les mesures et les limites du procédé. Paolo copia les indications sur une étiquette et la fixa au flacon.
Paolo relut l’étiquette, vérifia le numéro du flacon et inscrivit son nom sous celui de l’abbé. Edmond attendit qu’il eût terminé avant de reprendre ses notes.
Avant de partir, il demanda à l’abbé s’il accepterait un don pour le laboratoire. Adelmonte nomma le prix d’une armoire fermant à clef, où les préparations pourraient être séparées.
« Seulement cela ?
— Pour cette fois. Je ne voudrais pas avoir à remplir une maison neuve pour justifier votre générosité. »
Edmond paya l’armoire. Paolo en reçut la première clef sous la surveillance de son maître.