Chapitre XX. La créance
L’année suivante, une lettre de Lorenzo Vassallo attendait Edmond à Gênes. Au bas de la dépêche, le correspondant avait tracé un seul trait. Un navire chargé d’huile et de soieries, écrivait-il, avait quitté Livourne avant que ses créanciers pussent le retenir. La phrase était suivie d’une garantie de paiement et d’un chiffre que Vassallo avait souligné.
Edmond reconnut la marque. Il aurait pu attendre la seconde dépêche, celle qui confirmerait le départ. Bellandi devait obtenir sa réponse avant le soir ; Edmond prit la plume et signa la garantie.
Le bâtiment n’avait pas quitté le port. Les créanciers avaient fait saisir sa cargaison et l’avaient vendue pour acquitter les dettes du propriétaire. Un avis joint au dossier indiquait que la créance avait été rachetée à Livourne par la banque de Danglars, à Paris. Son agent avait requis la saisie dès que le navire était resté à quai. Edmond devait maintenant indemniser Bellandi, un négociant sicilien qui ne possédait qu’un seul navire.
Bellandi arriva le soir même à l’auberge. Il apportait ses papiers dans une chemise de toile : l’engagement signé par Edmond, le billet transmis par Vassallo, la demande de paiement du créancier de Livourne. Il avait classé les pièces selon la façon dont il les avait reçues.
« Je ne vous accuse pas, dit-il. J’ai accepté votre garantie. Je ne veux pas que vous pensiez que je cherche à profiter de votre argent. »
« Vous n’êtes pas venu pour vous défendre. Montrez-moi la date. »
Bellandi lui indiqua l’échéance. Il lui restait six jours pour payer ; après ce délai, le créancier pouvait saisir le navire.
Edmond rédigea un ordre de paiement et le tendit au Sicilien.
Bellandi ne le prit pas.
« Mes hommes attendent leur paie demain. Le créancier veut les espèces avant la fermeture. Si je rentre avec votre ordre, ils me demanderont ce qu’ils peuvent vendre ce soir. »
« Ma maison paiera à l’ouverture. »
« Je vous crois peut-être. Je ne sais pas si votre maison vous obéira. »
Edmond regarda l’homme, puis la chemise. Il envoya Ali chercher le caissier qui tenait les fonds de la maison. Bellandi attendit près de la fenêtre, sans enlever son manteau. Une heure passa. Ils parlèrent du mauvais temps à Livourne, des frais de réparation, des hommes qui n’avaient pas reçu leurs gages. À chaque fois qu’Edmond revenait au paiement, Bellandi regardait la porte.
Le caissier finit par arriver avec le livre de comptes. Il confirma que la somme serait disponible dès l’ouverture du bureau. Bellandi demanda qu’on l’inscrivît devant témoin et qu’on préparât le transfert en espèces. Edmond accepta. L’homme ne le remercia pas ; il resta jusqu’à ce que la preuve fût signée.
Le lendemain, il revint avec un reçu. Son navire était encore à lui, mais une partie de la cargaison avait été vendue à Livourne avant qu’il pût la récupérer. Edmond proposa de couvrir cette perte. Bellandi ouvrit sa chemise et en sortit la liste des salaires dus.
« Payez d’abord ces hommes. Le reste, je le renégocierai. »
Edmond fit ajouter la somme au transfert. Bellandi compta les pièces devant lui, en remit une partie au contremaître qui l’attendait dans la rue, puis replia la liste. La cargaison, elle, ne reviendrait pas.
Il salua et partit. Edmond conserva le reçu, puis fit préparer une voiture pour le bureau de Vassallo.
Le correspondant le reçut dans la pièce qu’il occupait depuis six ans. Les registres avaient changé de place ; la lettre du créancier était toujours là, pliée sous un presse-papiers. Vassallo ne se leva pas.
« Pourquoi avez-vous certifié le départ du navire ? demanda Edmond.
— Mon associé m’a écrit qu’il était parti. Je ne l’ai pas vu et je n’ai envoyé personne vérifier. Le propriétaire m’avait promis que le bâtiment sortirait dans la journée. Je devais toucher ma commission au déchargement ; j’ai voulu croire que l’avis était exact. »
Vassallo passa le doigt sur le pli de la lettre.
« Il y avait aussi le billet que j’avais signé des années plus tôt. Le créancier en a retrouvé la trace. »
« Vous avez appris que j’avais racheté la dette ? demanda Edmond.
— En voyant l’extrait de cession, deux mois avant votre arrivée. Jusque-là, je croyais devoir à un prêteur inconnu. Vous auriez pu me le dire.
— J’ai cru que le laisser tranquille vous aiderait.
— Vous avez gardé le billet. C’est tout ce que j’ai su. »
Vassallo poussa vers lui la dépêche de Livourne. Le trait unique apparaissait au bas de la page.
« La banque de Danglars venait de racheter la créance. »
« Vous saviez que je signerais la garantie. »
Vassallo baissa les yeux vers le reçu de Bellandi.
« Oui. »
Edmond sortit le billet de créance de son portefeuille. Il le déchira en deux, puis encore en deux. Les morceaux tombèrent sur le bureau.
Vassallo ne les toucha pas tout de suite.
« Vous rompez notre contrat ? »
« Oui. Vous ne me devez plus rien. »
« Et les correspondants ? »
« Vous les garderez. Ils ne travaillent plus pour moi. »
Vassallo ramassa les fragments et les rangea dans le tiroir de son bureau.
« Je les garderai comme preuve que cette dette est éteinte. »
Pietro entra à cet instant avec une lettre. Il s’arrêta devant les morceaux du billet, puis donna le pli à Vassallo.
« Le courrier de Livourne est revenu. »
Le correspondant prit la lettre, remercia Pietro, puis l’ouvrit. Il n’y avait rien à dire. Le garçon avait grandi depuis la course qu’il avait faite pour la première fois, le bras encore bandé. Vassallo ne lui demanda pas de rester.
Dans la rue, Pietro rejoignit Edmond.
« Dois-je prévenir les correspondants de Livourne ? »
« Dites-leur de m’adresser directement ce qui me concerne. »
« Et ce qui concerne Vassallo ? »
« Cela le regarde. »
Pietro marcha quelques pas avec lui, puis ralentit. Il avait travaillé pour Vassallo aussi longtemps que pour Edmond ; il ne savait pas à qui il devait porter le prochain pli.
« Vous pouvez choisir, dit Edmond. »
Le jeune homme rentra vers le bureau du correspondant. Edmond ne le rappela pas.