Chapitre XXI. Lord Wilmore
En 1835, Edmond reprit l’habit de Lord Wilmore, déjà porté lors de ses premiers retours à Marseille. Le personnage était assez connu pour n’être plus une invention neuve, mais il lui manquait une raison de haïr le comte de Monte-Cristo. Sans inimitié, les deux hommes auraient fini par être rapprochés.
La première version naquit dans un salon de Rome. Harcourt correspondait pour un journal parisien sur les maisons de la ville. Il avait passé la soirée à nommer des familles anglaises auxquelles il prétendait être lié. Il savait écouter sans avoir l’air de recueillir des faits ; le lendemain, les noms, les alliances et les propos de la veille se retrouvaient sous sa plume, rarement dans le même ordre. Il attendit que le vin eût délié les langues avant de demander à Wilmore pourquoi il refusait de rencontrer le comte.
Edmond avait préparé une réponse. Il n’en donna qu’une partie.
« Monte-Cristo m’a fait perdre un ami.
— Un ami que vous aviez en Angleterre ?
— Vous connaissez beaucoup d’amitiés qui ne traversent jamais la Manche ? »
Harcourt sourit, certain d’avoir trouvé une histoire. Edmond poursuivit : un ami lui avait confié sa femme pendant un voyage, et le comte avait profité de son absence. Il ne donna ni nom ni lieu. Harcourt essaya de lui faire préciser la durée, le lien entre les deux familles, la raison pour laquelle Wilmore avait gardé le silence.
« Je ne suis pas venu à Rome pour parler de cette femme.
— Je comprends. Vous voulez la protéger.
— Je veux que vous cessiez de poser des questions sur elle. »
Harcourt s’excusa. Il avait la délicatesse de ceux qui savent déjà quelle indiscrétion ils répéteront. Le lendemain, il raconta qu’un Anglais avait refusé de nommer une dame afin de préserver son honneur. Il devait regagner Paris trois jours plus tard et ne promit pas de garder l’histoire pour lui.
La nouvelle circula. À chaque récit, l’histoire gagnait un détail. Dans un hôtel, on affirma que le mari avait surpris les amants ; dans une maison voisine, on prétendit qu’ils s’étaient battus au pistolet. Edmond n’avait donné aucun de ces détails. Il se félicita d’abord de la vitesse avec laquelle le mensonge prenait forme.
Quelques jours plus tard, un jeune homme l’aborda à la sortie d’un théâtre. Il s’appelait lord Drummond et avait entendu une version où sa sœur était désignée. Il demanda à Wilmore de retirer ses propos.
Edmond s’arrêta. Il n’avait jamais nommé de femme. Il aurait pu se dérober derrière cette précision et laisser la rumeur faire son chemin. À la place, il répondit assez haut pour que les personnes qui sortaient du théâtre entendissent :
« Je n’ai parlé d’aucune sœur. Si quelqu’un vous a donné ce nom, c’est lui que vous devez interroger. Je démentirai toute version qui l’associe à mes paroles. »
Le jeune homme le regarda, puis baissa la voix.
« Vous dites cela parce qu’il est faux, ou parce que vous ne voulez pas d’un duel ? »
« Parce que je n’ai pas parlé d’elle. »
Drummond ne s’excusa pas. Il le salua et s’éloigna. Les témoins emportèrent deux récits différents de la scène : certains y virent un démenti, d’autres la défense d’un secret. Edmond ne pouvait plus décider à leur place.
Harcourt revint le lendemain. Il avait entendu que Drummond avait menacé Wilmore et demanda si l’incident était lié à la femme.
« Il n’y a pas de femme dans mon histoire », dit Edmond.
« Vous m’aviez pourtant parlé d’une épouse.
— D’une épouse sans nom. Vous avez trouvé le nom tout seul. »
Harcourt rougit. Il lui fallait maintenant réparer la rumeur qu’il avait contribué à lancer. Il demanda à être invité dans une maison où Drummond serait présent. Edmond accepta, à condition qu’il répétât le démenti devant les mêmes personnes.
La rencontre eut lieu le dimanche suivant. Harcourt parla trop longtemps de la légèreté des gens qui colportent des bruits ; Drummond le laissa s’enfoncer. Lorsqu’il eut fini, il demanda à Wilmore si le comte de Monte-Cristo était le seul homme qu’il haïssait.
« Je ne connais pas assez le comte pour le haïr. J’ai dit que je ne voulais pas le rencontrer. »
« Vous lui avez attribué un tort grave. »
« J’ai dit qu’il avait nui à un ami. Je ne vous ai pas dit lequel. »
Harcourt saisit son verre, puis le reposa sans boire. Drummond prit son manteau et sortit. À l’entrée, la maîtresse de maison demanda à Harcourt de rester ; elle voulait les noms de ceux qui avaient répété l’histoire.
Le billet de Carlo avait jauni dans le portefeuille. Edmond le relut. Il revit la garde desserrée, la pointe qui avait déchiré son col, puis Carlo désarmé devant lui. À Rome, il entreprit de raconter trois duels avec le comte, tous imaginaires. Il sollicita don Gennaro, qui refusa de lui fournir des détails vraisemblables.
« Vous me demandez de donner une forme à des combats qui n’ont pas eu lieu. Il suffirait qu’un homme vous croie pour en provoquer un qui, lui, aurait lieu. »
Edmond n’insista pas. La pointe de Carlo lui avait laissé une cicatrice fine au bord de l’oreille. À Rome, il l’attribuerait à Monte-Cristo. Il ajouta un bras en écharpe et une gêne dans la respiration ; un barbier romain accentua la marque d’un trait de fard. Le lendemain, Wilmore apparut avec un ruban au bras.
Harcourt le reconnut dans la rue.
« Le comte ? »
« L’épée. »
« Vous l’avez donc rencontré ? »
« Vous m’avez demandé ce que j’avais perdu. Je vous ai répondu. »
Harcourt ouvrit son carnet pour noter une quatrième version. Wilmore posa un doigt sur la page.
« Gardez la cicatrice. Pour le reste, vous avez déjà changé d’histoire trois fois. »
Harcourt rit, puis raya deux lignes. Edmond remit son col en place. La marque tirait sous le tissu.