Chapitre XI. La nuit des papiers
Trois nuits après avoir franchi le détroit, Haydée se réveilla parce que la lampe venait de s’éteindre. Le navire avait donné une bande plus forte que les autres ; une cruche roula contre le coffre. Au-dehors, des pas couraient sur le pont.
Elle s’assit, le sachet à la main. Depuis Constantinople, elle le plaçait sous son oreiller avant de dormir et vérifiait au réveil la présence du sceau à travers le tissu. La clef de sa cabine pendait à un cordon près de son poignet. Des pas s’arrêtèrent dans le couloir. Elle prit la clef, gagna la porte et déverrouilla elle-même la serrure.
Ali se tenait dans le couloir. Il n’entra pas. Il montra l’escalier et tendit une couverture. Derrière lui, une lame frappa la coque avec une violence qui fit trembler la cloison.
Haydée regarda son coffre. La petite boîte de bois s’y trouvait, avec le reste de ses affaires. Le coffre avait glissé sous la couchette ; elle tira sur la poignée, mais un bagage renversé en bloquait le couvercle. La coque s’inclina de nouveau. Ali attendait, une main contre la paroi pour ne pas tomber.
Elle mit les actes sous son vêtement et le suivit.
Sur le pont, le vent lui coupa le souffle. Rinaldi avait fait amarrer les objets que la mer pouvait emporter ; une caisse brisée glissait encore près de la dunette. Edmond les attendait à l’abri d’une toile. Il prit la couverture, en enveloppa Haydée et lui indiqua un endroit où s’asseoir.
« Il faut rester ici jusqu’à ce qu’on ait vidé le bas.
— L’eau est entrée dans les cabines ?
— Pas dans toutes. »
Elle pensa à la boîte. Il n’y avait rien dedans, mais elle l’avait tenue lorsque sa mère était morte. Elle se rappelait le bois pressé contre sa poitrine, cette nuit-là, et le bruit des hommes qui emportaient le corps. Elle se leva.
Edmond lui barra le passage. Elle le regarda avec une colère si précise qu’il retira aussitôt la main ; il resta pourtant devant l’escalier.
« Dites-moi ce que vous avez laissé, demanda-t-il.
— Vous ne le trouverez pas. »
Rinaldi cria un ordre. L’un des marins, occupé près de l’entrée, les vit hésiter.
« Personne ne descend, dit-il. Le coffre de l’avant a lâché. »
La mer donna une seconde secousse. Haydée glissa contre la toile. En la retenant, Edmond sentit le sachet sous le vêtement. Il la relâcha aussitôt et se tourna vers l’écoutille.
Ali le vit regarder le sachet. Puis il désigna le bas du navire, ouvrit ses deux mains comme s’il tenait une boîte et interrogea Haydée des yeux. Elle acquiesça.
Le marin avait interdit de descendre ; Ali ne descendit pas. Il alla chercher Rinaldi, lui montra l’écoutille, la direction de la cabine et les dimensions de l’objet. Le capitaine comprit à la troisième tentative. Il attendit que la coque eût cessé de rouler, puis envoya un homme qui connaissait l’état des cloisons.
Haydée ne quittait pas l’écoutille des yeux. À deux reprises, elle crut voir revenir le marin ; ce n’était qu’un homme de la pompe. À l’autre bout du pont, un marin avait la tête bandée. Un second cherchait à remettre une pompe en mouvement. Edmond, les vêtements trempés, retenait la toile à deux mains pour qu’elle ne battît pas contre le visage de la jeune fille.
L’homme revint avec une boîte fendue sur un côté.
« Elle était au sol. Le coffre a glissé. »
Haydée la prit, reconnut la fente, passa les doigts dessus. Elle remercia le marin en grec, puis en turc ; il ne comprit ni l’une ni l’autre langue, mais il comprit le mouvement de sa tête. Il repartit avec un sourire épuisé.
À l’aube, le vent tomba. On put redescendre. Le sol de la cabine était humide ; le lit avait été déplacé, et une valise d’Edmond, portée là pour dégager le couloir, baignait dans quelques pouces d’eau.
Il l’ouvrit sur le pont. Une partie de ses notes avait reçu l’eau de mer. Les noms demeuraient lisibles par endroits ; les traits qui les reliaient s’étaient dissous.
Haydée posa sa boîte près de la valise.
« Vous avez tout perdu ?
— Non. Ce que je savais demeure.
— Et ce que les autres vous avaient écrit ? »
Il ne répondit pas. Il regarda l’encre étalée sur ses notes, puis rangea les feuilles encore lisibles dans une enveloppe sèche.
Haydée dénoua son sachet. Le reçu était intact. Les deux actes plus anciens, enveloppés séparément, n’avaient pas souffert. Elle les remit en place, puis ramassa dans la valise ouverte le double qu’elle lui avait confié avant le départ et qu’il avait laissé avec ses autres papiers : celui-là, mouillé, se déchirait au pli.
« Vous pourrez en faire prendre une autre copie, dit-elle. Je vous montrerai l’original. »
Haydée sortit l’original du reçu et le posa près de la copie déchirée. Elle le laissa ouvert le temps qu’Edmond en relève les lignes, puis le replia et le remit dans son sachet. Edmond sécha les feuilles une à une ; il ne tenta pas de rassembler celles dont l’encre s’était mêlée.
Le soir, Rinaldi annonça qu’ils devraient relâcher avant de gagner la Syrie. Les réparations prendraient du temps. Edmond ne discuta pas. Il s’assit dans sa cabine pour refaire, de mémoire, la liste de ses dépenses. Au troisième chiffre, il s’arrêta, la plume levée au-dessus de la page.