Chapitre XIII. La ville de pierre
À Palmyre, les colonnes ne se dressaient pas dans le silence. On entendait, entre elles, les pas des bêtes, le marteau d’un artisan et les appels des vendeurs qui s’installaient au bord des passages. Des familles vivaient près des ruines ; des voyageurs y reprenaient souffle avant de repartir. Les pierres anciennes n’avaient pas chassé les usages du jour.
Edmond comptait rester le temps de faire soigner la mule, d’attendre une caravane vers l’ouest et de remplacer ce que la tempête avait détruit. Il avait annoncé trois ou quatre jours. Le chamelier qui s’occupait de l’animal lui répondit qu’il en faudrait huit, peut-être davantage.
« Vous pourrez la vendre à quelqu’un d’ici, dit Edmond. »
« Elle n’est pas à vendre. »
« Je paierai son prix. »
« Elle n’a pas de prix tant qu’elle ne pose pas sa patte. »
L’homme retourna près de la mule et défit le bandage. Edmond fit un pas vers lui, puis s’arrêta lorsque le chamelier lui fit signe d’attendre. Il resta à côté de l’animal jusqu’à ce que l’homme eût fini de nettoyer la plaie.
Leur hôte, un homme à la barbe poivre et sel, leur avait prêté deux pièces autour d’une cour. Sa fille Mariam y déposait les repas. Elle avait à peu près l’âge de Haydée, peut-être un peu moins. Les premiers jours, elle posait les plats, attendait qu’on les prît et repartait sans regarder les voyageurs.
Haydée commença par lui demander le nom des herbes qu’elle avait glissées dans le pain. Mariam répondit trop vite ; Haydée ne comprit que le dernier mot. Le lendemain, elle retourna la voir avec un petit sachet de graines. Mariam en reconnut une, la goûta et secoua la tête : elles n’étaient pas destinées à la cuisine.
Elles se retrouvèrent le jour suivant dans la pièce où l’on préparait la pâte. Les femmes y travaillaient sans attendre qu’Haydée apprît leur langue. On lui indiqua une place près d’une table basse. Elle observa les gestes, se trompa dans la mesure de l’eau et fit rire Mariam en ramenant à elle un morceau de pâte qui collait à ses doigts.
« Elle a l’air plus facile à gouverner que les hommes », dit Haydée en grec.
Mariam ne comprit pas les mots, mais la façon dont Haydée regardait la pâte suffit. Elle rit à son tour et lui montra comment l’aplatir.
Haydée chanta un air appris dans son enfance ; Mariam lui répondit par une mélodie que les autres femmes reprirent à mi-voix. Le refrain passa d’une bouche à l’autre sans que personne sût le traduire. Quand Haydée revint dans la cour, elle avait de la farine sur la manche et une tache blanche au bord du front.
Edmond lui demanda si elle avait besoin de faire laver sa robe.
« Elle survivra à la farine. »
Il allait lui demander si elle voulait prolonger leur séjour. Elle le vit chercher ses mots.
« Vous avez annoncé quatre jours, dit-elle. Nous y sommes depuis six. »
« La mule n’est pas prête. »
« Je ne parle pas de la mule. »
Edmond la regarda.
« Combien de temps voulez-vous rester ? »
« Je ne le sais pas encore. Demain, peut-être, je saurai ce que je veux faire demain. »
Elle ne sourit pas. Edmond hocha la tête. Ce soir-là, il ne demanda pas à leur hôte de retenir une chambre pour la nuit suivante.
Ali, pendant ce temps, avait trouvé un morceau de bois sec pour consolider la petite boîte de Haydée. Il travaillait assis près de la porte, la boîte sur les genoux et un couteau fin dans la main. Mariam passa à côté de lui, déposa une aiguille plus solide que celle qu’il utilisait, puis continua sa route. Ali leva les yeux pour la remercier ; elle lui répondit d’un signe de tête sans s’arrêter.
Le lendemain, Haydée se rendit seule près des colonnes. Elle avait emporté son sachet et les actes originaux. Elle ne cherchait pas à lire les inscriptions. Elle comparait les formes gravées sur la pierre avec les lettres de son nom, tracées dans une écriture qu’elle connaissait.
Edmond la rejoignit à distance. Il portait le duplicata du reçu. Haydée avait posé sa boîte sur une pierre et gardait la clef dans sa main.
« Vous connaissiez le nom de Fernand avant de lire le reçu ? demanda-t-elle.
— J’avais entendu son nom.
— Vous ne me l’aviez pas dit.
— Non. »
Edmond lui tendit le duplicata. Elle ouvrit la boîte, sortit l’original et posa les deux feuilles côte à côte. Le nom de Mondego figurait à la même place sur chacune. Haydée rendit le duplicata à Edmond, replia l’original et le remit dans son coffret.
« Gardez votre copie. Mes papiers restent avec moi. »
Edmond acquiesça. Haydée remit le reçu et les actes sous le couvercle, puis referma sa boîte.
La caravane qui devait repartir vers l’ouest arriva deux jours plus tard. Son chef, un marchand de Damas nommé Rachid, reconnut Edmond par l’intermédiaire de l’hôte. Il leur proposa une place et leur fit porter du pain, des dattes et du café avant même de parler du prix.
Edmond tendit sa bourse.
« Nous réglerons demain, dit-il. Ce soir, vous êtes mes hôtes. »
Edmond ouvrit la bourse, puis la referma. Rachid avait déjà fait servir le café ; les hommes s’assirent autour du plateau. Il rangea l’argent et prit une tasse.
Haydée demanda à voyager avec les femmes de la caravane. Rachid fit préparer un espace à l’abri des charges et demanda à une parente de l’accompagner. Edmond ne posa pas de question. Ali porterait les papiers et resterait près d’elle ; Haydée lui dit qu’elle garderait elle-même le sachet.
À l’aube, la caravane quitta Palmyre. Au premier relais, un messager de Damas les attendait. Il remit à Edmond une lettre de Vassallo, ainsi qu’une note précisant que le courrier avait quitté la ville trois jours plus tôt. Les nouvelles étaient courtes, mais elles avaient été recueillies auprès de plusieurs correspondants.
Danglars consolidait ses affaires dans la banque et gagnait la confiance d’hommes dont il avait besoin. Fernand obtenait de nouveaux appuis dans l’armée française. Villefort poursuivait son ascension dans la magistrature. Aucun ne semblait proche d’une chute ; tous trois s’étaient installés dans des positions qui rendaient les rumeurs faciles à étouffer.
Edmond relut les lignes, puis replia la lettre. Haydée revenait du campement. Elle remarqua le sceau de Vassallo.
« Des nouvelles de vos ennemis ? »
« De leur situation. »
Haydée attendit qu’il lui tendît la lettre. Il la replia et la glissa dans son portefeuille. Elle reprit son sachet et retourna au campement.
Le soir, tandis que les feux s’allumaient autour des tentes, Edmond reprit la feuille tracée à Marseille. Il inscrivit trois mots au bord des noms : crédit, armée, justice. Puis il ajouta les noms des villes où il lui faudrait se rendre. Il s’arrêta avant de tracer la ligne qui aurait relié Fernand à Haydée.
À l’autre bout du camp, quelqu’un reprit le refrain de Mariam. Haydée reconnut la mélodie et chanta avec les femmes. Edmond replia sa feuille et la glissa dans la poche où reposait le pli de Vassallo.